16 novembre 2006
Fin de la saison 4
pourquoi 4 j'en sais rien
Alors je leur ai dit "A partir de lundi, vous aurez une remplaçante". J'ai habilement ménagé une pause, un suspense pendant lequel s'est inséré les "quoi ?" espérés. Puis j'ai enchaîné : "et ce jusqu'à la fin de l'année".
Alors le "QUOI ?" a grossi et les Oh non et les Pourquoi, et les larmes les cris les hurlements - non j'exagère un peu là. Enfin en tout cas une réaction assez démesurée par rapport à ce que j'en attendais.
J'ai expliqué que j'allais travailler dans une bibliothèque et que ça me laisserait plus de temps pour faire ce que j'aime : le théâtre. Forcément ils n'ont retenu que la dernière partie, et ils m'ont demandé dans quel film j'allais jouer, si j'allais être une actrice française ou américaine, si j'allais m'inscrire aux auditions de la Nouvelle Star.
Et puis j'en passe, on vous aimait bien, la Nouvelle elle va être nulle et méchante. Et puis des discussions sur les autres profs, et puis ils me demandent mon adresse, je leur donne mon mail, et zou "Vous avez msn Madame ?" Enfin c'était amusant. J'ai regardé Laura de temps en temps et elle semblait un peu perdue et triste, et une autre m'a demandé si je les regretterais, j'ai dit "Pas tous, mais oui" alors certains m'ont demandé "Et moi vous me regretterez ?" Et quand Laura me l'a dit alors j'ai été un peu triste. Triste qu'elle ait besoin de me le demander.
Et puis à la fin ils sont venus au bureau, ils voulaient des autographes et des mots dans leurs agendas, mais il y avait cours juste derrière alors je leur ai dit que je reviendrais lundi, et Laura est arrivée avec son agenda en disant avec sa petite voix qu'elle ne serait pas là lundi, alors je lui ai écrit un mot. Et Juliette m'a donné une photo, et dessus y'avait elle et une autre élève de la classe, petites, déguisées et maquillées, et elles m'avaient marqué leurs noms au typex dessus. Et puis une fille m'a pris dans ses bras, et puis ensuite Alexandre, celui que je déteste depuis le début, est venu aussi pour un câlin, et là j'étais un peu gênée parce que sa petite tête arrivait juste au niveau de mes seins. Et puis ils m'avaient tous écrit des mots au tableau mais je n'ai pas pu les lire parce que la prof d'après commençait à s'impatienter.
Lundi je suis revenue au lycée, pour voir des gens. En salle des profs j'ai rencontré Mlle Nouvelle qui me remplace et je savais qu'elle les avait eus une heure. Elle a déjà eu une crise en première heure, les sales petits gamins, et puis à un moment elle m'a dit "Ah et puis il y en a une qui m'agace. C'est Laura B" et là j'ai su qu'il fallait que je me détache, que je ne réagisse pas, que ça ne m'appartenait plus. Mais ça m'a fait un coup. L'impression de livrer une innocente à la gestapo.
Et puis je suis allée les voir, un peu plus tard. Ils avaient l'air contents, ils m'ont dit que la Nouvelle était horrible et qu'elle parlait comme au Moyen-âge et qu'elle n'était pas marrante. Je leur ai dit "Meuh non enfin je m'entends très bien avec elle vous exagérez". Je la plains la pauvre. Et ils ont commencé à m'encercler avec leurs agendas et tout et Juliette a dit "On a un cadeau pour vous madame, je vais le chercher". J'ai commencé à écrire des mots et puis elle est revenue avec un très joli bouquet de roses, et là les larmes sont vraiment venues dans mes yeux, et Mélanie qui était à côté l'a vu et elle a un peu pleuré, et puis elle m'a donné un marque-page qu'elle avait brodé (je ne savais pas que ça existait encore ça) et puis Noémie m'a donné un petit paquet cadeau que je n'ai ouvert qu'après (et qui contient des produits de beauté qui puent mais c'est mignon). Et ce que j'oublie de dire c'est que Laura était là en fait, et j'étais si contente. Et puis ils m'ont demandé qui était le monsieur qui attendait dehors et quand ils ont su, ils m'ont demandé si j'allais me marier, et si je les inviterais, si j'enverrais un faire-part à la classe de 5°5. Et je me suis rendue compte à quel point ils étaient petits et mignons et encore innocents et je leur donne encore un an avant de devenir des adolescents blasés et cyniques.
Et tout ça s'est passé dans une sorte de tornade, des millions de phrases qui résonnent encore, et même si j'ai détesté ce métier, j'aurai au moins réussi à me faire aimer de cette classe et à partir le coeur palpitant.
Et puis avant-hier soir j'ai reçu un mail
Bonjour Mlle K c'est laura !!
je voulais vous dire que vous allez trop me manquer et que je n'aime
pas Mme
Nouvelle et que j'ai le pressentiment qu'lle ne va pas m'aimer beaucoup .
Mais bon c'est comme ça !!
J'éspère que plus tard j'aurais la chance de venir vous voir si vous
travailler dans une bibliothèque
ou si vous êtes actrice !
Je vous souhaite plein et beaucoup de bonheur dans la vie sentimentale
ainsi que dans la vie professionnel .
Au revoir et bon courage.
PS:je ne sait pas si j'ai fait des fautes !!
et là aussi j'ai un peu pleuré.
21 octobre 2006
Waltz (Better Than Fine)
J'avais oublié de poster la photo de ma petite installation pour l'anniversaire de Rachel le 7 octobre, voilà qui est fait. [oui, je pense que là on peut me traiter de folle.]
Les gens réagissent, dans l'ensemble, de manière assez positive à ma démission. Est-ce que c'est moi qui arrive à présenter les choses de façon à ce que le doute ne soit pas possible ? Probablement. Le problème étant que, n'ayant pas vraiment de personne extérieure qui me dit que c'est une grosse bêtise et que je vais m'embarquer dans des situations professionnelles merdiques, eh bien je me sens obligée, au fond, de me le dire à moi-même. Tout en étant sûre que j'ai pris la bonne décision. C'est pourri.
Du coup pour résumer ma tête est un tas de paille avec des fioles de nitroglycérine plantées çà et là dedans, si je bouge d'un côté ça fait boum, presque sans prévenir. Ça me transforme en quelqu'un que je déteste.
Parallèlement à cela, Docteur Dame m'a proposé de venir deux fois par semaine au lieu d'une seule. C'était bizarre. Moi qui ai été bloquée pendant les deux, voire trois premières années, là tout à coup j'arrive à parler vraiment, à dire tout sans me cacher, sans jouer à "je suis plus maline que toi connasse de psy et je garderai le contrôle jusqu'au bout". Bon et puis il faut dire que toute cette histoire déclenche tellement de choses que forcément, il y a beaucoup à dire. Mais quand même. Deux fois par semaine. Ça a un côté effrayant, un petit peu. Le côté "vous avez vraiment besoin d'aide". Et puis de l'autre c'est soulageant. Comme si enfin j'avais une légitimité d'aller la voir toutes les semaines. Parce que j'ai vraiment besoin d'aide, pour comprendre tout ça.
Hier matin un camarade de formation est venu me parler. - J'ai appris que tu projetais d'arrêter ? - Oui, enfin ce n'est plus vraiment un projet, je n'ai plus que trois semaines à tirer. - Ah parce que moi aussi, alors je voulais savoir un peu comment ça se passait.
Il s'est assis, son visage était un peu rose déjà, et moi je buvais mon thé à la menthe en toute décontraction et j'ai commencé à plaisanter, en me disant que voilà, j'allais débaucher la moitié de ma promo. J'ai commencé à lui expliquer les modalités, et puis, son visage était étrange, alors j'ai ralenti, j'ai eu peur, peur de lui conseiller quelque chose qui allait peut-être lui faire rater sa vie. Je lui ai demandé ses raisons, et lui ce n'est pas comme moi, lui ça se passe mal avec les élèves, et là les larmes ont commencé à venir dans ses yeux. Il mangeait un Mars, et quand il prenait une bouchée, il y avait un filament de caramel qui restait collé sur sa bouche. Tout à coup j'avais l'impression d'avoir un garçon de 6 ans devant moi et c'était un peu trop de responsabilité d'un coup. Ce filament de caramel, son embarras, et puis sa honte, au fond, de ne pas réussir à faire ce boulot, ce fameux boulot de glandeurs qui ont les vacances et 18 heures de cours par semaine.
Et tout ça me révolte tellement.
Ce mec, dès le premier jour, il avait l'air de sortir d'un oeuf. Fragile déjà, caché, sûr de rien. Entre quelqu'un comme lui qui manifestement n'a pas l'étoffe (en tout cas à ce jour) de se retrouver devant des classes et de les prendre en main, et quelqu'un comme moi qui n'aime pas ça, il y a quand même un sérieux problème au niveau du concours et de ce qu'on y évalue.
Enfin, ne comptez pas sur moi pour prendre position sur l'Education Nationale et pour proposer des réformes. Je pense sincèrement qu'il n'y a pas de solution et je suis d'un pessimisme noir pour tout ce qui concerne l'école dans l'avenir. Je vais devenir une parfaite petite individualiste si ça continue. Pas forcément tout au fond, mais au moins j'ai conscience que je ne peux rien changer à tout ça.
If you don't have a song to sing, you're okay, you know how to get along humming. If you don't have a date,
celebrate, go out and sit on the lawn, and do nothing, 'cause it's just what you must do and nobody does it anymore.
No I don't believe in the wasting of time, but I don't believe that I'm wasting mine.
If you don't have a point to make, don't sweat it : you'll make a sharp one being so kind, and I'd sure appreciate it. Everyone else's goal's to get big headed ; why should I follow that beat being that I'm
Better than fine.
11 octobre 2006
Home, home and dry
Quand je suis descendue du RER ce matin, il y avait une odeur inhabituelle. Une odeur d'herbe coupée. Et c'est normal, puisque quelqu'un coupait de l'herbe.
J'étais en avance. Personne pour attendre le car avec moi. Les Pipettes dans les oreilles. Comme d'habitude. Ou plutôt non, les Pipettes sur mon lecteur mp3, ça fait seulement peu de temps que j'y arrive à nouveau. Avant c'était trop. Trop joyeux, trop violent, trop en contraste avec tout, trop douloureux en plus de mes maux de tête.
Ça sentait l'herbe coupée et il y avait moins de brouillard que d'habitude. Et il faisait moins froid aussi.
Quand une "camarade" est arrivée, je n'ai pas fait l'asociale, contrairement à d'habitude. J'ai retiré les écouteurs de mes oreilles, je lui ai dit bonjour et je l'ai laissée s'asseoir à côté de moi. J'ai écouté ce qu'elle a dit, j'ai répondu, j'ai acquiescé. J'attendais Laetitia, mais elle n'est pas arrivée.
C'était un mercredi matin normal, somme toute, mais avec quelques légères modifications, çà et là.
A 11 heures, à la pause, je me suis demandée si c'était le moment, ou pas. De lui parler. Rien ne bougeait dans mon ventre ; j'ai décidé d'attendre.
A 12h10, comme on avait fini en avance, j'ai su que c'était le moment cette fois. J'ai attendu que quelques "camarades" posent leurs questions, restant de côté, attendant. Puis elles sont parties.
J'ai essayé alors de faire simple. De raconter tout de la manière la plus synthétique ; mon parcours, mes différents virages, ma non-envie de ce métier, et ma souffrance depuis la rentrée. Ma clairvoyance sur les raisons de ce rejet. Et puis "démission", que j'ai apprivoisé, qui est sorti pour la deuxième fois de la semaine en face de personnes "officielles", et qui fait un peu moins peur à chaque fois.
Elle a été merveilleuse. Positive. M'a encouragée à protéger ma vie, m'a assuré que c'était le plus important. M'a dit que j'avais de la chance de ne pas partir sur une situation d'échec, comme c'était souvent le cas. M'a dit que ça allait être une bonne journée pour moi, que j'allais devoir fêter ça ce soir, ou aller au resto.
Je suis passée au secrétariat pour demander les formalités, les courriers à envoyer.
Je suis remontée voir Laetitia et Sarah. Sarah m'a demandé Ça va ? et j'ai répondu Oui. Et elle m'a dit qu'elle ne m'avait jamais vu répondre avec autant d'enthousiasme.
Je leur ai raconté. Laetitia, avant de retourner en cours, m'a dit Tu sais, je t'envie.
Je n'ai pas trop su quoi répondre.
Je suis repartie à pieds jusqu'à la gare RER. Dans les arbres et la campagne, et par-dessus la Seine. J'ai voulu écouter Free As A Bird (je suis très premier degré comme fille, parfois) et j'ai eu beau parcourir les fichiers de mon lecteur, j'ai dû me rendre à l'évidence, je ne l'avais pas.
Alors j'ai mis Air.
J'ai attendu le RER avec le sentiment qu'il pourrait pleuvoir sur moi et que ça me ferait du bien.
Je suis montée dans le train et dans ma rame, il y avait un pinson.
Je suis très premier degré comme fille alors j'ai pris ça pour un signe. Un bon.
Ce soir c'est moins facile, je ne sais pas pourquoi.
Enfin si. C'est juste que ce n'est pas rien.
Pourtant plein de gens me soutiennent. Même mon père, qui a saisi son téléphone pour me le dire.
Je n'ai juste pas envie de décevoir toute cette confiance, j'imagine.
04 octobre 2006
Je ne suis pas d'humeur à mettre une photo à ce post, comme je m'étais promis que je le ferais à chaque fois, depuis le 18 juillet. Pas d'humeur non plus à mettre un prénom en guise de titre, comme j'avais envie de le faire depuis le 16 septembre. Pas d'humeur à mettre un titre tout court, d'ailleurs.
Le début de cette semaine a été moins dur que la semaine dernière, qui avait brillé par ses maux en tous genres, tête, ventre, dos, nausées, rhume, tout en même temps ou successivement, selon les jours.
Pourquoi ces trois derniers jours ont-ils été moins lourds, je n'en sais rien. Le fait peut-être que malgré moi, l'idée de me barrer de tout ça après les vacances de Toussaint se matérialisait peu à peu dans ma tête. M'aidait à tenir. Les images de moi annonçant aux gens que j'arrêtais remplaçaient les larmes, sur mes chemins jusqu'au collège. Des idées de bibliothèque, de livres, de métier où je ne me détesterais pas. Des espoirs de mails en réponse à mon précédent post, qui m'ouvriraient tout un tas d'horizons. Ou peut-être juste un.
Peut-être aussi que je me suis moins détestée cette semaine. Mais pas par goût soudain pour l'enseignement, par un putain de truc de merde qu'on appelle sûrement habitude et qui rend insensible à tout. Le fameux truc par lequel les gens normaux surmontent tout, probablement. On se force un peu, et puis il suffit de se laisser porter, les pieds connaissent le chemin.
Sauf que ça me fait tellement peur, de m'embarquer là-dedans parce que c'est plus simple.
Tout à l'heure j'ai voulu faire une recherche sur google pour savoir comment ça se passait, quand on voulait arrêter et quitter ce ministère pourri.
Le mot que j'ai tapé, c'était "démission".
Et depuis ça va beaucoup moins bien.
23 septembre 2006
Laetitia
Comme on dit souvent, A quelque chose malheur est bon, ou quelque chose comme ça, je crois que c'est quelque chose comme ça, et que Caroline Ingalls le répétait souvent. C'est dire si l'on peut y accorder du crédit.
Et alors voilà, dans le sombre trou où je me situe, j'ai retrouvé quelque chose. Ce dont je parlais à la fin de ce billet. (Et là je sais que personne ne va cliquer, et c'est bien normal d'ailleurs, je ne suis moi-même pas trop du genre à cliquer, alors que bon, musculairement parlant, l'effort est assez faible, mais je ne sais pas, un blocage dans la tête qui fait que, non, non, je n'ai pas spécialement envie de cliquer.)
Et donc du coup voilà (là je dis "voilà", mais pour ceux qui n'ont pas cliqué ça n'a pas de logique), chaque semaine, chaque semaine pourrie qui passe, pendant mes deux jours de formation à Troupaumé sur Seine, il y a Laetitia. Laetitia ne ressemble pas à celle de la photo. Pas du tout. Elle a des cheveux châtain foncé pas très longs, et les yeux noircis aux khôl. Laetitia est jeune, bien plus jeune que moi je pense, et Laetitia a un côté asocial qui m'amuse et me fait me sentir bien moins seule. Laetitia dessine pendant les cours, Laetitia se moque des mêmes personnes que moi, Laetitia fait des gaffes, arrive en retard, Laetitia me dessine des petits trucs sur mes feuilles et mes chemise en carton avec son bic parfumé.
Et ça, c'est assez fou comme ça me plaît.
Et Laetitia a une copine en anglais qui n'a pas cours avec nous mais avec qui on passe la pause déjeuner, mais je parlerai d'elle une autre fois.
Parce que bon, ayant malheureusement réussi mon concours, ma route et celle de ma copine molle (qui ne connaît pas la chance qu'elle a de l'avoir raté) se sont séparées.
Evidemment, mon émotion est encore aujourd'hui intense, lorsque je repense à ces marches molles dans l'université ou à nos déjeuners mous de sandwichs mous et à nos discussions molles. J'ai décliné poliment ses invitations de cet été et peut-être, après tout, que je ne la reverrai plus jamais. Je me suis dit hier que j'allais peut-être créer un Sim à son effigie. Pour compenser.
En revanche, j'ai la chance d'avoir comme camarade de formation ET comme collègue dans mon établissement une sorte de créature monstrueuse, et je sais c'est vilain de se moquer, mais ai-je vraiment déjà vu quelqu'un d'aussi peu aidé par la nature, et d'aussi mal habillé, et d'aussi peu grâcieux, d'aussi bourrin dans l'âme et dans le corps.
Le problème est que Freakgirl se croit parfois obligée de me parler, même si cette fois, échaudée par l'affaire de la copine molle, j'ai su mettre des barrières dès le départ. Et je la déteste. Tellement. Je focalise sur elle tout ce que je déteste de ce métier, tout est concentré dans son oeil gauche qui louche, sur ses mocassins blancs à toute saison, sur ses tailleurs beiges au lycée, et ses robes longues et informes quand on est en formation, sur ses hanches peut-être malformées qui la font se tenir tout le temps de biais. Je la hais, je voudrais lui faire du mal, lui dire des horreurs, lui demander si ses élèves n'ont pas peur d'elle, si ses élèves arrivent à supporter sa voix pendant une heure sans boules quiès, lui dire qu'elle a bien raison de s'occuper surtout de son boulot parce que niveau vie privée ça risque d'être chaud.
Bref. Entre la copine qui dessine et le monstre bouc émissaire, apparemment il semblerait que je fasse tout pour retourner, psychologiquement au moins, à l'époque où j'étais élève.
Normal.
16 septembre 2006
Laura
Laura a un joli prénom et je l'avais repérée sur la liste de classe, avant même la rentrée, au milieu de tous ces noms inconnus qui ne me disaient rien qui vaille et dont, en plus, aucun n'était un peu drôle.
Laura a une petite bouille ronde et des cheveux châtains au carré, mais tout souples et moelleux.
Laura pose des questions dès qu'elle ne comprend pas quelque chose, et quand elle ne comprend pas quelque chose, avec ses sourcils tout froncés et son visage intrigué, on a l'impression qu'elle est un peu bête, mais on sait qu'elle n'a pas compris et qu'elle ne sera pas contente tant qu'elle n'aura pas la réponse.
Laura, quand on répond à ses questions, a le visage qui s'éclaire d'un sourire, et on sent son apaisement, pour deux minutes en général car Laura a toujours une question à poser.
Laura parle souvent sans lever la main, avec toutes ses questions à poser dans sa tête qui sortent très vite, et j'aimerais la laisser faire mais j'ai peur que ça se voie, que je l'aime plus que les autres, alors je dois la reprendre, ne pas lui répondre tout de suite et lui dire doucement "Lève la main Laura s'il-te-plaît".
Laura a un joli prénom et j'aime le prononcer pour lui donner la parole.
Laura m'a croisée au CDI l'autre jour, elle y empruntait des livres, et elle avait l'air toute contente de voir que j'y étais, et que par conséquent je sache qu'elle y empruntait des livres.
Laura a demandé si le roman dont la dictée était extraite, et qui est aussi mon livre pour enfant préféré, était au CDI, parce qu'elle voulait le lire.
Laura a un joli prénom et c'est la seule élève que j'aime vraiment dans cette classe, la seule que j'ai envie d'aider, la seule à qui j'ai envie d'apprendre des choses.
Laura est le visage que je vois quand j'envisage de tout planter maintenant et de ne plus jamais les revoir.
C'est l'anniversaire de Laura mardi et j'ai envie de lui faire des cadeaux. Et un gâteau. Et de faire chanter tout le monde.
Si je devais partir maintenant j'aimerais garder Laura dans un petit coin de ma vie.
Laura a un joli prénom et elle est la toute petite et unique lumière de ce métier qui m'emmerde.
Mean Girl

Alors voilà.
Les larmes se tarissent peu à peu, parce que ce n'était pas vivable, et j'ai des noeuds dans le dos à la place, des noeuds qui brûlent, et au fond ce n'est pas tellement plus vivable mais avec des médicaments et des massages et de la piscine ça devrait passer.
Désormais j'arrive à affirmer, sans pleurnicher et sans trop me lamenter sur ma connerie et mon erreur, que je ne suis pas faite pour l'enseignement. Alors évidemment, il y a toujours ceux qui disent "Mais attends un peu, c'est le début, c'est difficile pour tout le monde", mais maintenant je trouve la force de leur dire la vérité et ça les calme. La vérité qui est que ça ne me plaît pas d'enseigner le français, que non, je n'ai aucune satisfaction à voir que j'ai réussi à apprendre quelque chose aux élèves ou à leur faire comprendre un truc, et puis enfin que ces petits, je ne les aime pas, que je m'en fous de leur avenir et que quand je sors de cours, non, je ne me sens pas mieux, je me sens juste indifférente. Alors seulement on me répond "Ah oui, en effet, c'est pas pour toi".
Oh, je ne pensais pas que ça serait à ce point. Je savais que ce n'était pas ma vocation, mais il y en a plein, des profs dont ce n'est pas la vocation, alors pourquoi pas. Je ne pensais pas que les gamins me laisseraient à ce point indifférente, alors qu'au fond j'aime bien ça, les enfants. Peut-être aussi que c'est parce que ce ne sont plus vraiment des enfants, que ce sont des ados déjà un peu, et que me balader au milieu de toutes ces personnes qui ont l'âge que je déteste, l'âge que je détestais déjà quand c'était le mien, ça me met profondément mal à l'aise. L'impression de régresser. D'autant que quand je traverse la cour pleine de ces 11-19 ans, c'est pour arriver dans la salle des profs, avec tous ces gens amis de mes parents que je voyais, petite, dans une salle des profs qui n'est ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, que je n'aime pas et que je ne comprend pas. Les mêmes vêtements de la camif, les mêmes parfums lourds et écoeurants, les mêmes cartables, les mêmes photocopies, les mêmes jeunes déjà vieux, les mêmes cafés de 10 heures en parlant des élèves ou du proviseur qui est chiant. Dr Dame me dit qu'il y a forcément quelque chose que je suis allée chercher dans ce monde-là. Je n'ai pas encore trouvé quoi, mais elle a sûrement raison.
Malgré tout j'ai un peu l'impression d'être un monstre, parce que c'est vrai, c'est beau d'enseigner, c'est chouette, dans le fond, et je m'en rends bien compte, sauf que moi je n'arrive pas à y croire. Comme une mission très belle que je n'arrive pas à accepter. Parce que je m'en fous. Parce que je n'ai pas l'énergie d'être parmi ceux qui éduquent la future population active et pensante (ou pas) de ce beau pays. Parce que je n'aime pas assez cela pour devenir un jour une de ces profs qui changent une vie. Ou deux. Parce que je ne vois pas de solutions à tous les problèmes qui se posent dans l'éducation nationale, et qu'en plus je ne suis pas sûre qu'il y en ait.
Bref. Je regarde çà et là, je cherche une porte ouverte quelque part, ou une porte à ouvrir, en espérant ne pas me tromper une nouvelle fois.
05 septembre 2006
5:54
Et ma mère me dit que je suis dépressive et que je devrais voir un médecin et prendre des trucs, et mon père qui m'appelle hier ce qui disons-le bien arrive une fois par an et il me demande pourquoi je parle du nez et je sens l'eau sur mes joues qui n'arrête pas de couler et je craque, avec mon père au bout du fil, et d'un côté ça me soulage parce que ça ne m'arrive jamais et de l'autre ça me rend triste parce que je suis faible et de l'autre encore ça me frustre parce que ça n'est "qu' " au téléphone.
Et ces gamins ils sont mignons, et après avoir passé la fin du mois de juillet à pleurer parce que je serais en poste dans le fin fond de la région parisienne, et après avoir finalement appris que non, j'allais enseigner dans la banlieue la plus chic dans un établissement d'élite, j'ai été rassurée une semaine, et aujourd'hui après les avoir vus tous proprets tous petits à m'attendre devant la salle, je me suis dit "ils sont mignons" et j'ai été rassurée 5 minutes, et puis le reste a pris le dessus, tout ça m'ennuie, me fatigue, et Laura qui m'appelle "maman" par erreur ça me fait un petit quelque chose, qui ne dure qu'une demi-heure mais pas plus, et qui ne contre-balance rien du tout.
Et le réveil ce matin je ne l'ai pas mis à 5:54 comme j'aurais dû, j'ai mis 6h15 et après une nuit horrible j'ai connu un des pires réveils de ma vie, la dernière fois c'était en prépa.
Et je passe tous mes trajets de métro et de bus et de RER à essayer de voir ce que je peux faire d'autre, tout en sachant que ce sont les premiers jours et que bordel, enfant gâtée, force-toi un peu et arrête tes enfantillages. Et de l'eau dans mes yeux, toujours au moins une fois par trajet, et parfois sur les joues aussi, mais de toutes façons personne autour ne voit rien.
Et j'essaie de me rappeler du moment précis où j'ai décidé de passer ce concours, et ma vie n'était pas celle-là alors, et je voudrais tant revenir en arrière. Et je ne suis pas du genre à m'autoriser des regrets alors voilà.
Et tout est si confus dans ma tête et je revois Docteur Dame jeudi mais quarante minutes ça ne sera pas assez, je me dis aussi parfois que sans elle, je ne l'aurais peut-être pas passé non plus, ce concours. Et je ne veux pas de travail à la maison parce que je veux profiter de la vie personnelle que, cette fois, réellement et avec toute la clairvoyance du monde, je me suis choisie.
Et je voudrais retravailler dans ma bibliothèque de l'an dernier, mais ça ce n'est pas nouveau.
Et Charlotte me murmure "I wish you all a very happy pleasant flight", et j'ai juste envie de dormir, dormir jusqu'à ce que l'année soit finie et que je puisse partir de là sans trop baisser la tête.
09 août 2006
Let's face it
Et voilà, je viens de me rappeler à l'instant, cette nuit j'ai fait mon premier rêve de moi devant une classe.
Et c'était plutôt cool, j'étais moi-même, dans mes habits, avec mon sourire et mon attitude habituelle, et ça se passait très bien. Dans une détente totale, sans aucun accroc. Et puis en sortant de cours je papotais avec l'une de mes élèves et elle avait l'âge d'être ma copine et elle ressemblait vaguement à Claire Fisher. Et on marchait à travers le lycée en parlant, et elle me tutoyait et me disait que je n'avais pas à m'inquiéter parce que ce premier cours s'était vraiment bien passé. Et pendant ce temps-là je me disais que ce n'était pas très normal d'avoir ce genre de discussion avec une élève, mais tout était tellement simple que je ne voulais pas tout gâcher.
Je n'ai même pas parlé ici de ma réussite au concours, je n'ai même pas parlé de mes notes, de toutes ces choses dont théoriquement je devrais être très fière. Cette sécurité de l'emploi qui m'est promise et qui devrait me rassurer.
Peut-être que tant que je n'en parlais pas ici, ça n'existait pas. [Ah l'été sans les séances de Docteur Dame c'est parfois folklorique]
Mais ça existe, ça me ronge, ça m'angoisse, parce que je ne m'y vois pas, parce que je vais être obligé d'être quelqu'un de ferme et de dur, au moins au début, parce que je vais devoir m'habituer à penser que mon but ne doit pas être de me faire aimer, ou tout du moins pas les premiers mois. [Et Dieu sait si partout, toujours, mon but est de me faire aimer.] Peut-être même qu'il faudra que je mette de côté mon principe absolu qui est que l'on obtient presque toujours plus par la gentillesse et la douceur que par la fermeté ou le conflit.
Et tout ça ça me fait tellement peur.





















