21 décembre 2008
Mele Kalikimaka
Parmi toutes les choses qui me font me sentir tout à fait différente de la majorité des gens, il y a celle-ci : je ne me rappelle absolument pas du moment où j'ai arrêté de croire au Père Noël, et à vrai dire, je ne sais pas vraiment si j'y ai réellement cru. Si ça a été le cas, je pense que ça n'a vraiment pas duré longtemps du tout, pas assez longtemps pour que j'atteigne l'âge où on a de vrais souvenirs...
Et pourtant, je n'en ressens aucune tristesse.
Jusqu'à un certain âge, mes souvenirs de Noël sont tous émouvants, joyeux, chaleureux, et je les regrette énormément aujourd'hui.
Ce Noël où je devais avoir 2 ans et où mon grand-père paternel, qui depuis ma naissance déplorait que je ne fusse pas un garçon - mon père est fils unique, dernier à porter son nom - m'avait offert un camion à benne. Jaune. Rutilant. J'étais une petite fille et je ne savais pas trop ce qu'on pouvait faire avec un camion à benne, surtout qu'à l'époque nous vivions encore en appartement. Mais sa couleur, sa taille, me fascinaient et je l'aimais beaucoup. [Plus tard, j'ai compris tout le sous-texte de ce cadeau, l'indifférence de mon grand-père envers moi, jusqu'à sa mort, et quand j'ai choisi de ne pas effacer mon nom pour le remplacer par celui de mon mari, c'est aussi ce camion que je voyais.]
Noël, c'était à coup sûr une occasion d'avoir de nouveaux Playmobils, de développer mon univers, de pouvoir élargir le champ d'action de mes aventures. C'était à coup sûr l'occasion d'avoir des livres, des livres pour se distraire, mais aussi des livres pour s'instruire, des livres que je feuilletterais le soir dans mon lit, avide devant les images des Aztèques sacrifiant des jeunes filles en haut des pyramides, des Romains allant aux thermes, toutes ces choses que mon esprit a emmagasinées pour toujours et qui ont forgé une bonne partie de ce que je suis devenue.
Un ballon sauteur. Une malle en osier elle-même remplie de cadeaux. Une Barbie avec une robe "cristal" (je détestais les Barbies, c'est la seule qui avait mes faveurs). Un mille-papatte multicolore. Aladdin sur Megadrive, fini le lendemain. Une boîte de peinture. Des pots de Play-Doh à sniffer sans vergogne. Hôtel. Labyrinthe Master. Tant de choses.
Noël commençait bien sûr quelques jours auparavant ; je viens d'un pays où il fait froid l'hiver et où, quand j'étais petite, il neigeait, souvent. J'habitais sur une colline, alors, forcément, parfois, j'allais faire de la luge sur des pentes, avec la crainte des trous dont tout le monde parlait et où régulièrement, quelqu'un disparaissait. C'était rentrer avec les gants mouillés et glacés, manger un peu de neige amassée sur les feuilles de la haie de lauriers, malgré les cris de mon père, se réchauffer un peu à la maison, le temps d'un goûter (du pain, une couche de beurre, et des copeaux de chocolat), puis ressortir un peu, parce que même quand on est petit, on sait que la neige ça fond, on sait que les grands n'aiment pas ça, la neige, et que très vite les chasse-neiges et les saleuses auront tôt fait de transformer la jolie couverture blanche devant la maison en "gouillasse" marron qui fait splitch.
Et puis un jour, ma mère finissait par céder à mes demandes, et on allait chercher au grenier LE carton. Un carton vieux comme le monde que je reconnaitrais encore aujourd'hui entre mille, où se trouvaient toutes les guirlandes, boules, figurines, santons, qui venaient de mes grands-parents paternels et qui s'enrichissaient chaque année de nos propres ajouts. Il y avait des décorations qui devaient dater du milieu du siècle, qui m'effrayaient un peu, mais je les mettais quand même, me disant que ça ferait plaisir à mon père de revoir sur son sapin d'aujourd'hui les figures qu'il voyait, petit, sur son sapin d'alors.
Il y avait ensuite ces jours où je "descendais" au centre-ville pour acheter des cadeaux à ma famille. C'était très simple, à l'époque ; je n'avais pas conscience qu'un assortiment de mini-flacons de parfum Yves Rocher pour ma mère était un cadeau pourri, et d'ailleurs elle était contente quand elle l'ouvrait. Les rues étaient froides, les illuminations plus sobres qu'aujourd'hui, mais il n'y avait pas, tous les 100 mètres, des haut-parleurs crachant les horreurs de la variété internationale actuelle moisie déversée par la radio locale, qui me font désormais éviter toute incursion dans ces lieux mémorables.
Je passais des heures dans ma chambre, avec des papiers de couleur, des cartons, de la colle, des ciseaux, pour fabriquer les paquets-cadeaux les plus extraordinaires, en forme de pyramide, en forme de boîte aux lettres anglaise, en forme de cerf-volant. Je mettais dans l'élaboration de ces paquets tout l'amour que je portais à ma famille, et aujourd'hui encore, malgré le temps qui manque, et même, à cet instant précis, malgré un bras invalide, je ne peux que rarement me résoudre à faire faire le paquet cadeau par le personnel d'un magasin. A mon sens, le temps passé à emballer un cadeau est presque aussi important que le cadeau lui-même.
Plus tard, quand j'ai quitté la maison, ma mère attendait mon retour, le premier jour des vacances ; puis je n'ai plus pu rentrer assez tôt, et un jour, elle ne m'a plus attendue pour faire le sapin.
Aujourd'hui, je n'ai plus de vacances scolaires et j'ai un mari qui ne peut pas prendre de congés à cette période, alors, quand j'arrive, le sapin est déjà prêt, le carton est déjà rangé. Ce sont à des choses comme celles-là qu'il faut accepter de renoncer quand on a choisi d'être financièrement indépendant (et de ne plus être prof).
Aujourd'hui, je ne vois plus de neige, ou presque. Quand j'en vois, les gens autour de moi râlent. Les gens conduisent, alors forcément, la neige, ils n'aiment pas ça.
Aujourd'hui, Noël me désole, évidemment quand on est dégoûté de toute cette consommation futile, tout devient difficile, surtout dans une ville telle que celle-ci où Noël se résume à des magasins ouverts le dimanche. Offrir un DVD, un livre ou un CD me semble tellement impersonnel et banal que je me sens honteuse de le faire, mais je n'arrive plus à trouver l'idée géniale, chaque année. La source s'est tarie. De mon côté, je n'ai envie de rien, je n'ai pas de liste, de voeux, je n'ai besoin de rien et la petitesse de mon appartement freine, de toutes façons, la plupart des élans.
Aujourd'hui il manque simplement un ou plusieurs enfants dans mon entourage. Les cadeaux de Noël ne riment plus à rien comme ça.
L'essentiel pour moi est de revoir un peu mes collines mes ruisseaux mes sapins ma maison mon jardin mes framboisiers mon rosier et mon rhododendron. De traverser le centre-ville rénové, ses nouvelles décorations, ses passants dont je ne connais plus un visage sur dix. De sentir le parfum des biscuits de ma maman qui cuisent dans le four. De goûter les gâteaux de la voisine qui ont toujours ce goût de moisi et de rance, qu'on goûte quand même pour dire Aaaah celle-là elle changera jamais, elle les a encore préparés il y a 6 mois. De voir ma soeur zapper devant tout ce qui passe à la télé, fascinée par toutes les télés-réalités à la con et lançant des débats - sérieux - sur les sujets "abordés". De voir mon père subir toutes les invectives de sa fille aînée sans jamais réellement broncher. De voir ma mère paniquée et débordée à l'idée de préparer tous ces repas.
De penser que décidément, je ne pourrais pas vivre avec eux.
Mais que je ne pourrais pas vivre sans eux.
31 juillet 2008
Just an ordinary day
Aujourd'hui c'était un matin comme je n'en ai pas connu depuis longtemps. Un ciel haut et clair, déjà chaud, juste comme il faut, les passants souriants, le métro pas trop en retard, mon arrivée pimpante et dispose, pour une fois à peu près à l'heure.
Une journée de travail à Witch Street qui se termine à 14 h (vive les 35 h), et puis, le sac chargé de partitions à rendre, direction l'Aquarium, à pied, en croquant un Subway tout frais, et en prenant ces rues prises tant de fois, dans tant de circonstances différentes. L'arrivée à l'Aquarium, où je n'avais pas mis les pieds depuis un sacré bout de temps, et recevoir l'accueil des gens comme un cadeau du ciel, voir leur plaisir, réel, de me voir - c'est peu, probablement, mais pour moi c'est tellement. Moi qui aurais tendance à penser qu'on m'oublie, que je suis indifférente à tous. Leurs sourires, leur chaleur, leurs attentions pour tout ce qui concerne ma vie professionnelle et personnelle, ils se rappellent de tout, de là où j'en suis, me questionnent, me félicitent une fois de plus, m'encouragent. Goûter un peu de leurs présences si denses, celles qui me manquaient tellement au début. Recevoir tout ça comme un paquet de dons, une réserve de bonheur à faire fructifier et à redistribuer.
Il y a eu alors ensuite un moment de grâce, dans le métro aérien du retour, un rayon de soleil bien orienté, une plénitude, un morceau de musique qui finalisait l'instant, l'alignement.
Puis quelques brasses bienvenues dans la piscine toute fraîche, un long moment rien que pour nous deux dans l'eau, Paris toujours, sous le soleil ardent, la Tour Eiffel chauffée à blanc, depuis ce dernier étage si précieux. Cette impression d'avoir juste pris l'ascenseur pour se retrouver en vacances.
Et alors le métro, et l'histoire d'un robot, la fable d'un monde sans mémoire, l'espoir d'une petite pousse verte.
Et puis enfin, retour à Witch Street, la rue, que je visite de nuit régulièrement depuis mon arrivée à Paris - il y a bientôt 7 ans. Le bonheur de finir la journée "à l'italienne", une glace framboise-kiwi à la main - la framboise était divine. Quelques pas, traversant le quartier qui a été longtemps le mien et que je traverse encore souvent - rien n'a bougé ou presque, l'Interlude et sa nouvelle terrasse, l'imprimerie, le Canon du coin, les couloirs de bus, les taxis. Ces taxis que mon ragazzo a dû prendre tant de fois, au moment des séparations obligées des premiers temps.
Une journée ordinaire où se sont glissés des instants de bonheur pur et inattendu, sans qu'il y ait besoin de Lou Reed pour l'illustrer, ça n'a pas de prix.
25 juin 2008
un autre nombre
Aujourd'hui, ça ne passe pas. Je n'arrive pas à garder ce sourire indétrônable qui avait réussi à me sauver la peau ces dernières semaines, et grâce auquel j'avais réussi à passer outre l'ennui, l'agacement, la morosité. Aujourd'hui c'est tout simplement trop dur, avec le défilé de sales cons qui râlent pour le moindre prétexte, qui sont agressifs sans qu'on leur ait rien dit, qui cherchent le conflit. Il y a un moment où c'est tout simplement trop.
Mon collègue Rollie Pollie Ollie m'a relaté avoir eu un lecteur qui, je cite, sentait le jambon blanc rance et humide. Nous sommes néanmoins tombés d 'accord sur le fait que rien ni personne ne pouvait supplanter "la dame", dont l'odeur, elle, subsiste longtemps, comme des milliers d'atomes accrochés partout.
Dehors, les collégiens et les lycéens parlent de jeux de cartes, des cours qu'ils vont sécher, des jeux auxquels ils ont joué avec les profs, des stylos qu'ils ont gagnés. Je repense à la douceur de ces fins d'années, les récréations interminables, les garçons et leurs tournois de foot, mes nus-pieds, les championnats d'élastique que je gagnais, la détente absolue des heures de cours, où néanmoins j'avais l'impression d'apprendre plus que d'habitude. Les élèves chiants ne venaient plus de toutes façons, les plus riches organisaient des après-midi piscine entre eux et il y avait une douce fierté de ne pas y être invitée, de former un groupe de parias, à jouer dans la terre et à faire des découvertes archéologiques dans la cour de l'école.
Puis, la cloche sonnée, sautiller sur les trottoirs brûlants, éclater les bulles d'asphalte fondue, et puis se glisser dans une boutique obscure à la recherche du Mr Freeze du jour pour le chemin du retour, ceux au coca, marrons, ou ceux à la framboise, bleus. Parfois, quelques fils à scoubidous, comme une lubie, passagère mais régulière comme la mousson. Plus haut sur la colline, près de la maison, un détour par les jardins avoisinants pour cueillir de pleines poignées de cerises qui sont évidemment les meilleures de ma vie, tout comme les groseilles du jardin de derrière. Sentir monter, comme une forêt, les deux mois des grandes vacances, mais ne pas y être encore, savourer ces moments où on y est presque, une liberté totale, sans la pression de l'école, et sans l'angoisse des jours de juillet et d'août qui s'égrènent sans que rien ne puisse les arrêter.
De mon côté je ne sais toujours pas pour combien de temps je suis ici. Peut-être que c'est pour ça qu'aujourd'hui c'est si dur.
03 juin 2008
I saw the sign
[De tout ce que je pourrais avoir à raconter, c'est ça que je choisis en premier.]
Finalement, après tout ce temps, je l'ai retrouvée. Sur ce site impersonnel où parcours scolaire et parcours professionnel nous apprennent à la fois tout et rien sur nos "copains d'avant". Juste un mail, comme d'habitude, 12 nouveaux inscrits et 38 fiches mises à jour, que j'ouvre et parcours, comme d'habitude, sans jamais penser à elle, à vrai dire, mais plutôt machinalement. Son nom est tellement commun que je ne crois pas même que ce soit elle lorsque je clique dessus. Mes recherches passées (à peu près une par semaine depuis des années je crois) n'ont jamais rien donné, j'avais (presque) fini par abandonner.
Et puis, une photo. Un visage. Je reconnais son front, en premier, ce grand front sans frange, ce grand front rond. Le reste, je ne le reconnais pas. Une coiffure courte. Un sourire large et malicieux, presque pas timide. Du rouge à lèvres rosé. Du rouge à lèvres qui ne fait plus ridicule sur elle, comme c'était le cas quand nous étions de grandes petites filles qui jouions avec le maquillage de ma sœur. Un rouge à lèvres de femme active. Je vois en elle sa mère. Je vois sa sœur. J'en déduis que c'est elle, bien elle.
Et puis je vois ses yeux. Je les regarde et alors d'un coup je les reconnais. Je les avais oubliés, ces yeux-là. Les yeux qu'elle avait lorsqu'elle riait, de bon cœur, lorsque nous avions moins de dix ans et que nous jouions toute la journée aux Playmobils. Je les avais oubliés parce qu'avec la séparation, je ne les ai plus connus que tristes, mélancoliques, perdus. Puis je ne les plus imaginés que pleins de colère et de désespoir, à travers ses dernières lettres auxquelles je ne répondrais plus.
Peut-être qu'une part de moi espérait qu'elle pleurait toujours sur moi, que je l'avais laissée inconsolable.
Mais finalement.
Elle est vivante. Elle sourit.
Elle a l'air heureuse.
[Je crois que quelque part une permission s'est libérée.]
04 avril 2008
Notes
Il y a les notes de mon père, graves, mélancoliques, du Schubert presque toujours ; il noie ses erreurs dans des pédales que je trouve peu élégantes, il chante parfois les noms des notes par-dessus. Je suis petite, je suis toute petite et j'habite sous le piano à queue, sur le tapis gris, le bois et les cordes, libérées des étouffoirs, résonnent tout entiers autour de moi, je me laisse entourer et envahir par ces sons puissants. Et parfois une phrase s'emporte, parfois je sens toute la profondeur d'une mélodie, qui m'emmène loin à l'intérieur de moi ; je sens un peu de la mélancolie vaguement morbide de mon père, et cette sensation amère et pinçante qu'il préférerait être loin, ou ailleurs, et qu'il l'est, d'ailleurs.
J'en viendrai à redouter ces moments. Je ne tiens plus sous le piano à queue, sur le tapis gris. Mon père fait des fautes. Il chante (faux) les noms des notes par-dessus. Il choisit des morceaux graves, mélancoliques, du Schubert presque toujours. Ses pédales manquent d'élégance et ne sont là que pour masquer ses manques à lui. Je sais qu'il est loin, et ailleurs.
Il y a les notes de ma sœur, joyeuses, tumultueuses, virevoltantes, virtuoses, je suis petite et je tiens à côté d'elle sur le tabouret, je regarde ses mains s'agiter et ses doigts jouer avec une habileté qu'elle ne tient pas de son père, manifestement, je suis les notes sur la partition, je lui tourne les pages. Jamais elle n'approfondit un morceau, elle les enchaîne les uns après les autres, tout, n'importe quoi, Bach, Beethoven, Schubert, Debussy, jamais elle ne cherche la sensibilité, elle a ce don incroyable de tout déchiffrer en lisant au fur et à mesure, et des centaines de partitions entassées, elle peut quasiment tout jouer. J'aimerais être comme elle.
J'en viendrai à redouter ces moments. Je ne tiens plus à côté d'elle sur le tabouret et ma place est à côté. Je lui tourne les pages et je vois ses mains qui s'agitent et qui virevoltent, avec un talent que je n'ai pas. Elle peut tout jouer, Bach, Beethoven, Schubert, Debussy. Ses morceaux tumultueux sont bruyants et j'aimerais parfois qu'elle ajoute, çà et là, une respiration, une nuance, sa virtuosité est vertigineuse et je ne m'y retrouve pas. Je ne serai jamais comme elle.
Il y a les notes du bourreau. Ces heures, une fois par semaine, alors que sur Antenne 2 passe Clémentine, et que le magnétoscope tourne. Je suis petite, je dois me lever pour lui laisser descendre et éloigner le tabouret. Il joue alors des morceaux parmi lesquels je dois choisir celui que je vais travailler les semaines suivantes. En général, je le laisse jouer autant que possible, ne manifestant jamais ma préférence, parce que pendant ce temps-là je ne joue pas, je ne suis pas torturée, je ne pleure pas, je n'emmagasine pas tout ce mal. Pendant ce temps-là il ne me touche pas. Ses morceaux sont graves et bruyants, ses mains virtuoses s'agitent, mais jamais avec légèreté, il choisit du Beethoven toujours, mais je ne veux pas, il chante (faux) par-dessus ses notes en balançant son tronc au rythme de sa musique martelée. Je le déteste.
J'en viendrai à redouter ces moments. Ces moments qui ne sont plus la paix recherchée. Il sait ce que je fais en le laissant jouer tous ces morceaux, il ne se fait plus prendre, il n'en choisit que deux ou trois, du Beethoven toujours, mais je ne veux pas. Pendant ce temps-là ma haine se nourrit au rythme de ses notes lourdes et martelées, de ces notes fausses marmonnées, de son tronc qui se balance. J'aimerais lui faire du mal, lui dire toute la douleur qui m'a martelée et me martèlera longtemps.
Il y a mes notes à moi. Je suis petite, mes pieds ne touchent pas les pédales. Je découvre les harmonies, les mélodies qui se suivent et se mélangent, je découvre comment certaines notes ouvrent des portes à l'intérieur de moi, comment je peux y entrer et m'en servir pour apporter des couleurs à ce que je joue. Je joue toujours doucement, trop doucement. Je ne joue jamais mieux que quand je suis seule à la maison. Quand mon père n'est pas là pour souligner mes fautes, que ma mère n'est pas là pour m'ignorer, que ma sœur n'est pas là pour prendre la place et jouer tout mieux que moi.
J'en viendrai à redouter ces moments. Je ne joue plus que quand je suis seule à la maison. Je ne travaille plus. Mes pieds touchent tellement les pédales que mon pied droit enfonce de toutes ses forces la pédale douce. Je joue trop doucement mais je veux jouer encore plus doucement. Devenir inaudible. Tout ce que j'exprime ne dépasse plus le cercle de mon être. Je ne joue plus que pour moi, et je joue mal. Et pourtant parfois, du Debussy toujours, certaines notes ouvrent des portes à l'intérieur de moi, et là rien n'a bougé, au contraire, tout a fleuri, tout s'est accentué, une sensibilité qui étouffe à l'intérieur, mais je joue doucement, trop doucement.
Je n'ai pas de Beethoven pour illustrer mon 3ème paragraphe
31 mars 2008
Un peu du pourquoi
En disant tout haut mon âge l'autre soir, j'ai encore une fois été prise au piège de l'Angoisse, celle qui me fait penser que ma course vers la mort est bel et bien entamée, que rien ne l'arrêtera, et que je vais avoir de moins en moins le temps de savourer les moments présents.
Il y a 10 ans j'avais 18 ans, je vivais indépendante depuis plus d'un an, je n'étais pas forcément sentimentalement très équilibrée mais enfin je savais que j'avais encore toute la vie devant moi. Professionnellement j'étais plutôt dans le flou, dans la non-envie (à part le rêve d'être une sorte d'actrice-scénariste internationale), mais j'étais étudiante, avec ce que ça suppose comme liberté intellectuelle, comme temps libre, comme curiosité de tout, comme ouverture entière et pleine sur le monde.
Aujourd'hui ce serait idiot de dire que ma situation est plus mauvaise puisque c'est faux. Tout est mieux, tout est plus rassurant, l'instabilité a fait place à un début de plénitude.
Mais parfois, il suffit d'un rien, d'une réminiscence, par exemple celle de l'heure du bain, il y a plus de 20 ans, le dimanche soir, après Cat's Eyes et avant Benny Hill, à l'époque où je pouvais tenir entière dans la baignoire sans avoir à plier le moindre membre, où quelques bateaux et quelques playmobils suffisaient à créer un océan tumultueux où les aventures étaient sans limites et où mon esprit d'enfant partait, loin, très loin, derrière les montagnes de mousse et les tourbillons de la bonde, où j'étais un dieu tout-puissant, glissant contre les parois et rendant tout possible, où chaque minute était élastique et extensible à l'infini. Aujourd'hui je regarde le bout de mes doigts fripés par l'eau, détail qui me fascinait petite et qui aujourd'hui m'inquiète vaguement : est-ce que ce sera à ça que je ressemblerai, des pieds à la tête, quand je serai vieille ?
Tant d'instants perdus que j'ai envie de retranscrire par les mots, pour ne pas les perdre, pour ressentir un peu d'un pouvoir illusoire contre cette fin inexorable. Mais j'aurais aussi aimé avoir davantage écrit sur le moment, pour retrouver plus tard la sensation intacte, ou presque. Alors voilà, ici parfois je dis juste un peu de ce quotidien inintéressant à tous sauf à moi. Pourquoi ici, je ne sais pas, il y a probablement un peu d'exhibitionnisme, et aussi la croyance que ceux que ça n'intéresse pas du tout peuvent passer leur chemin. Pour éviter aussi que, quand le jour sera venu pour moi d'écrire à nouveau "pour de vrai", mes mots soient parasités par des considérations nombrilistes et égocentriquement affligeantes. L'un n'empêchera peut-être pas l'autre. Mais je revendique haut et fort ce droit à la frivolité et à la médiocrité. Ce qui ne compte pas pour vous comptera pour moi... C'est, ça aussi, égocentrique et affligeant, mais malheureusement assez vrai.
C'était un peu du pourquoi.
De toutes façons si Canalblog continue à nous inonder de Google Ads comme ça il se peut que je m'évapore dans la nature, moi, mes coccinelles et mes clémentines.
PS pour Laetitia et ceux que ça pourrait intéresser : http://www.billetreduc.com/20421/evt.htm
20 mars 2008
Une étoile dans mes coquillettes
[Une étoile noire, même.]
A part ça, j'y suis presque arrivée, aujourd'hui. L'alignement était presque parfait, une lumière qui s'élève, les jonquilles de la terrasse qui ondulent doucement, des petites réparations de livres avec mon matériel tout neuf, et Rita qui mange des biscuits avec un petit bruit agréable, son clic de souris qui est tellement comme il faut que je vais finir par en piquer une, et derrière, le doux parfum de BigIsa, et GentilFreddy qui vient me parler doucement... Et pourtant non. Je l'ai senti affleurer, chercher le chemin de ma nuque, mais il n'est pas venu.
Tous mes collègues sont des sortes de copies de gens que j'ai connus auparavant. Mes collègues de l'Aquarium étaient, en tout cas, uniques en leur genre, ou, probablement, de futurs référents pour tous les collègues que j'aurai dans les années à venir.
Quand j'étais petite, j'étais assez frappée par les odeurs de mes amis. Quand je jouais avec quelqu'un, je sentais précisément son odeur. Et quand il m'arrivait d'aller chez lui, j'étais émerveillée de voir que sa maison sentait comme lui. Emerveillée mais un peu inquiète de cette odeur étrangère : pourquoi ça sent différent chez les autres ? Je rentrais chez moi et ça ne sentait rien. Plus tard, quand j'ai compris que cette odeur venait, en grande partie, de la lessive utilisée dans la famille, tout s'est un peu brisé. Et puis, plus tard encore, quand j'en suis venue à choisir moi-même la marque de ma lessive, j'ai essayé de faire attention à cette odeur, cette odeur que je finirais par ne plus sentir, mais qui deviendrait un petit bout de mon odeur, de ce que mes futurs amis sentiraient sur moi. J'ai rencontré des garçons, qui sentaient l'odeur de leur maman, ou de leur amie, ou les deux, et je les ai fait sentir comme moi. J'ai changé de lessive. Pour trouver le meilleur échantillonnage possible.
L'odeur du savon Dove au concombre qui propulse six mois en arrière, le souvenir de cette douche après la trentaine d'heures d'avion, la descente de l'avenue, et pouf, comme si de rien était, Tink dans son manteau blanc.
L'odeur du parfum de mon ragazzo, quelques secondes après pulvérisation. Les réveils en milieu d'après-midi, les déjeuners-goûters et sa peau sucrée, et l'attirance sans limites.
L'odeur des protège-cahiers, de la colle Cleopatra, de l'encre violette, le goût des crayons pastels que je mouillais sur ma langue. Les stylos Reynolds bleus qui bavaient.
Le goût des coquillettes.
J'ai avalé l'étoile sans faire attention...
11 mars 2008
Du sang sur Lolita

Je rangeais les livres ce matin et j'ai vu ce Lolita tout neuf et
tout pimpant, et en le retournant pour l'admirer j'y ai vu une traînée de sang.
Quand je me suis aperçue qu'il était frais, j'ai compris que c'était le mien. J'ai regardé mes mains, et sur mon index, à la jointure, perlait une grosse goutte de sang. D'où venait cette blessure que je ne sentais même pas ? Comment peut-on saigner autant et ne rien sentir ?
Mes doigts sont des champs de bataille. Mon pouce gauche, comme à chaque période quelque peu angoissée et/ou tourmentée, est creusé des épluchures de peau que j'en enlève. A vif, par endroits.
J'aimerais tellement commencer un jour un billet par "And suddenly it all came back". Pourquoi en anglais, allez savoir.
J'aimerais que tout revienne tout simplement, comme un fil qu'on tire. Comme dans ces films de psychanalyse où tout se libère en quelques mots.
Au lieu de ça je n'ai que des morceaux de fils. Je les tire et ça me fait trembler, des ombres surgissent, mais rien de plus, je les tire et ils s'arrêtent. Rien de suffisant. De petits morceaux de fils seulement. Le souvenir d'une douleur précisément et intimement localisée. L'autre jour, le goût d'un savon dans ma bouche. Et mon ventre secoué de sanglots.
Et puis les ombres. Un dentiste. Un professeur de piano. Ont-ils
un rapport direct avec tout ça ? M'ont-ils fait du mal, physiquement,
en plus de leurs tortures psychologiques ? Quoiqu'il en soit, j'étais
petite et j'ai eu mal, au moins psychologiquement, et cette pensée me
bouleverse.
Alors quand on me dit que je suis méchante ça me bouleverse.
Et quand je vois du sang sur Lolita ça me bouleverse aussi.
06 mars 2008
Les voeux du jeudi
J'aimerais bien être capable d'écrire des choses jolies, ou alors tout du moins retrouver une sorte d'innocence bloguesque, comme quand je n'en avais rien à foutre de qui me lisait (parce qu'à part lui, y'avait pas grand-monde à vrai dire), quand je me sentais libre de dire un peu tout ce que je voulais, ou presque - et pour le presque, j'avais un blog caché où j'ai dû poster 3 messages mais ces 3 messages sont quelque chose de très fort à mes yeux. Même si l'un d'entre eux a provoqué un drame.
J'aimerais retrouver l'insouciance de ma vie d'étudiante. Rue de la Sorcière, je peux vous dire qu'ils sont drôlement insouciants, les étudiants, et ils ont bien raison, et je les envie. J'aimerais qu'un tas de choses anodines m'arrivent, et j'aimerais avoir le temps de les penser, puis de les écrire.
J'aimerais écrire de nouveau comme j'écrivais au tout début de ce blog. J'aimerais chasser les hontes, les ambitions, et les lecteurs aussi. L'envie que vous m'aimiez tous et l'envie de tous vous envoyer vous faire foutre si vous n'êtes pas contents. Que vous soyiez moins nombreux. Mais tout sauf parler dans le vide.
***
J'ai souvent cru que j'aimerais effacer le Sourd de ma vie, finalement non, ce n'est pas ça le problème, j'ai quasiment tout oublié de toutes façons ; le problème c'est ses souvenirs. Oh il ne doit plus en avoir beaucoup. Mais quand même. Les souvenirs de l'autre, tout ce sur quoi je n'ai aucune prise. Et aucun droit. Et ses souvenirs à elle aussi, elle doit en avoir, c'est obligé. Et j'aurai beau être mariée et tout ça, tous ses souvenirs avec lui lui appartiennent et pour toujours, je n'y ai aucune prise. Et aucun droit.
***
Le troisième jour elle obtint son caisson de tiroirs avec son prénom imprimé noir sur fond vert collé dessus. Ainsi qu'une paire de ciseaux neuve, un grattoir neuf, un bic bleu à pointe rétractable, et un cutter large.
Tout ça grâce à un repas à la cantine avec une grosse. [On n'a rien sans rien.]
C'est idiot et petit bourgeois, cette sensation d'aller mieux suite à l'illusion de la propriété privée.
Mais le fait est.
26 février 2008
Susuwatari
De retour au boulot avec toute la meilleure volonté du monde, démusclée comme un mollusque, si j'avais su à quoi m'attendre j'aurais prolongé mon arrêt maladie jusqu'à la fin de la semaine, et ils auraient été bien embêtés, ceci dit je l'aurais été encore plus, probablement, alors pas de regrets.
J'ai souvent eu envie de parler ici de, disons-le vite, ma "patronne" (ça n'existe pas dans le secteur public mais si je dis conservatrice en chef j'ai peur que tout le monde ne sache pas de quoi il s'agit. Une tendance à prendre les gens pour des cons ? moi ? non vraiment pas), mais j'hésitais entre plusieurs surnoms. La Chevelue était le plus évident, mais il y a aussi la Sourde, depuis peu, puisque j'ai appris qu'elle avait été réellement sourde dans son enfance et que tout à coup son impossibilité à communiquer ses difficultés relationnelles son autisme ses réactions inexplicables tout à coup tout s'expliquait.
La Chevelue Sourde donc m'a annoncé aujourd'hui avec toutes sortes de précautions aussi maladroites qu'inefficaces, que son équipe allait être au complet dès la semaine prochaine à l'arrivée d'un nouveau poissonnet, et que donc, dès la semaine prochaine, je serais dans un autre aquarium, là où il manque des poissons. De là une liste de 3 établissements, j'en connais deux, l'un je l'aime et il est tout aussi près de chez moi, l'autre je le connais peu mais j'en sais déjà que l'ambiance est merdique.
Du coup hop demain 2 entretiens, vœux, et puis zou décision prise dans un lieu supérieur (et elle ne correspondra pas forcément avec les vœux des établissements ni avec les miens, ce serait trop facile). Parce qu'évidemment, là où c'est merdique, je n'ai plus qu'à prier que les 2 autres candidats n'y aient jamais mis les pieds et n'y connaissent personne.
Tout le monde est abasourdi, moi y compris, tout le monde me regrette déjà, sauf ceux à qui je ne l'ai pas dit, et ceux qui ne sont pas là.
Je pense à tous ces livres dont je connais la géographie par cœur. Je pense au temps qu'il me faudra pour arriver à nouveau au même résultat ailleurs. Je pense à toutes ces revues que j'équipe et range avec amour. A ces méthodes de langues que je commence à peine à maîtriser. Je pense à mes habitués préférés. Je pense à Isabelle que j'avais pris goût de voir toutes les semaines, avec qui j'avais mille pique-niques prévus dans le Jardin au printemps, mille entretiens sucrés comme des macarons. Je pense aux nouvelles têtes arrivées en janvier en qui j'avais reposé tous mes espoirs.
Je pense aussi à ma lassitude de la fin d'année, à mon souhait très très très fort de partir de là, de cette ambiance pourrie. Je pense à L*** et à ses crises d'hystérie quasi-quotidiennes, à la vieille J*** et à son amour pour moi un peu lourd et envahissant, à ses plaintes éternelles, je pense à M*** qui me fatigue à être tout le temps si sérieuse et si morose, je pense à ces sorcières de la section jeunesse qui effraieraient Beetlejuice en personne, je pense à mon ennui de ces derniers mois.
J'ai toujours détesté le changement, mais cette fois-ci, étrangement, je le trouve bienvenu.
Evidemment, tout dépendra de l'aquarium.
Et puis plus tard, Michel au téléphone, que je ne connaissais pas 2 heures auparavant, qui m'explique des techniques de médecine japonaise pour soigner mon cou, et plus encore. Je devrais le prendre pour un fou et me moquer mais rien de tout cela. Il me remercie, me décrit l'image de moi au prêt tout à l'heure, je cite, dans ma minerve, entièrement au service des autres, renseignant tout le monde avec gentillesse et profondeur. La douceur de ces mots, comme une conclusion parfaitement paradoxale à cette étrange journée.
Le rapport avec le titre et la photo ? C'est que moi aussi, je suis une petite boule de suie sur pattes qui se démène et se démène, et qui adore les friandises multicolores en forme d'étoiles.





















