02 juillet 2008
Des images superposées
Je fais une nouvelle bannière et une fois finie, des tas d'autres photos à ajouter affluent dans mon esprit. Evidemment.
J'ai tant à faire et j'ai l'impression d'être une mouche dont on a scotché les pattes, qui n'a plus d'autre choix que de voler sans se poser. (C'était mon grand-père qui m'avait appris cette torture. Je ne l'ai néanmoins jamais mise en pratique et je me dis aujourd'hui, que, probablement, lui non plus.)
Depuis hier j'ai un nouveau collègue, un p'tit jeune pistonné, là pour un mois, qui a piqué le boulot de Mona Robinson mais qui est malgré tout plutôt sympathique. De toutes façons tout est bon pour se rafraîchir un peu les idées.
Aujourd'hui, comme tous les mercredis, est venue la dame biscornue qui demande, depuis environ 2 mois, à chaque fois qu'elle vient, si nous avons le dernier Danielle Steel. La dernière fois que j'ai été son interlocutrice, la réponse était non, et j'avais l'impression d'être le porte-parole d'une organisation sanguinaire qui avait autant de bon sens que de cruauté.
Il y a eu aussi la petite fille qui a perdu le livre sur Napoléon, parce que sa maman a donné des livres aux pauvres et que le livre était dedans, et du coup sa carte était bloquée, elle ne pouvait plus rien emprunter, et c'était terriblement embêtant.
Et puis un monsieur un peu sale qui avait caché sa canette de bière dans un journal enroulé, sauf que de là où j'étais je voyais tout, mais je ne l'ai pas dénoncé. Il y a beaucoup moins de SDF ici qu'à l'Aquarium, alors le peu qu'il y a, je ne veux pas les déloger.
Puis, cet après-midi, j'ai eu l'impression de traverser la ville et de courir pour pas grand-chose. Les banderoles sont revenues, droites comme des i, sur la façade de l'église. J'ai les glandes.
Ce soir j'ai ouvert un colis avec dedans un pingouin imbibable, un pingouin gommant, un bateau en papier de bain, du savon kiwi, une fraise à thé, un bug pailleté, un papillon en laine chauffant, de la jelly de douche, une spatule à gâteau carrée et une carte-coccinelle. Bien sûr, à part les deux derniers articles, ça doit être difficile pour vous de savoir. Pourtant rien n'est inventé, tout cela existe, et c'est ça qui est chouette.
Comme jeu-concours, eh bien, c'est à celui (celle) qui saura nommer tout ce qui se trouve dans les faux-polas de ma nouvelle bannière. L'heureux(se) gagnant(e) recevra.... allez, des dragées ?
19 juin 2008
31
C'matin y'avait une AG et j'avais plus ou moins prévu d'y aller vu que j'suis quand même directement concernée, mais hier j'ai oublié et j'avais pas prévenu les chefs et comme j'ai tendance à avoir des scrupules j'suis bêtement allée bosser. Faut dire aussi que cette AG j'en attendais pas grand-chose, et j'ai eu raison.
J'avais oublié ma carte de cantine alors à midi j'ai pas pu aller manger avec les autres. D'toutes façons j'en avais pas très envie, ils partent toujours manger à midi moins l'quart, à l'heure où mon Nutella du matin est pas encore assez loin. Du coup j'ai continué à bosser jusqu'à c'que j'aie faim.
Vers 13h30 j'ai eu faim alors j'suis sortie. J'me suis faite entuber chez ces bandits vendeurs de pâtes, une arnaque ce truc, quelque chose de pas possible, mais j'avais trop envie de pâtes qu'est-ce vous voulez, parfois c'est intenable. Y commençait à pleuvoir et ça m'a pas trop plu, qu'il pleuve, mais j'avais pas envie de rentrer manger mes pâtes à la cuisine avec tous les bonnets d'nuit, avec les remarques que ça aurait engendré (Quoi, t'achètes des pâtes chez ces bandits, t'aurais aussi vite fait d'te préparer un casse-croûte la veille, ou alors de t'en faire cuire ici) mais j'y peux rien j'y peux rien j'y peux rien, la mug au boulot ok j'ai cédé mais faire bouillir de l'eau la saler mettre des pâtes attendre que ça cuise et manger, le tout là, dans cette cuisine tristoune, non non ça non c'est pas possible.
J'ai trouvé un banc plus ou moins abrité par des arbres, j'ai mangé mes pâtes elles étaient pas salées. Et là j'ai failli m'faire chier dessus par un pigeon, à dix centimètres ça y'était, j'étais faite.
Après avoir fini mes pâtes j'ai bu de l'eau et pis j'ai pris mon livre pour bouquiner un peu tranquillement puisque j'ai une heure de pause, j'dois la prendre j'ai pas l'choix, et tant pis si y'a du vent. Et là une vieille s'est ramenée avec des sacs pleins de biscuits et de pain, qu'elle émiettait pour les donner aux pigeons. Alors mon sang a fait qu'un tour, j'ai failli lui crier Non mais dis donc espèce de connasse tu penses pas qu'ils ont pas besoin d'être nourris ces oiseaux-là, déjà qu'ils me chient dessus et qu'ils trament des trucs entre eux toute la journée, si en plus on les encourage merci bien, et d'toutes façons c'est interdit, tu veux qu'on parle des amendes et la grippe aviaire aussi tu veux qu'on en parle, sale vieille ? Mais évidemment je n'ai rien dit du tout, je lui ai envoyé un regard qui faisait même pas peur, j'ai remballé mes affaires et je suis rentrée comme une miséreuse.
Comme j'avais trop bossé l'matin j'avais plus rien à faire alors j'ai piqué le boulot des autres. Je me suis occupée des revues, c'est c'que j'faisais à l'Aquarium alors c'était bien agréable. C'était fini en 10 minutes alors j'ai pris des BD neuves et j'les ai équipées, c'était plutôt chouette parce que ça fait bien longtemps que j'avais pas fait ça. Pas d'puis l'Aquarium non plus en fait.
Après c'était l'heure du prêt et même si c'était mort c'était toujours ça. Y'a eu une petite fille qui parlait beaucoup mais très bien, un peu fort mais trop mignonne, j'avais envie de lui poser plein d'questions mais ça aurait sûrement fait des histoires.
C'matin en partant j'ai oublié de mettre ma bague. Mon pouce a pas arrêté d'passer sur mon annulaire, comme quand on a une blessure dans la bouche, qu'on peut pas s'empêcher de titiller et qu'on appellerait Marla.
18 juin 2008
32
Une demi-journée de travail, j'aime le mercredi. Le système informatique était au ralenti : faire patienter les gens, leur expliquer qu'il faut attendre un peu. La plupart, étonnamment, sont presque contents d'attendre. La technique défaille et l'homme se sent tout-puissant.
J'ai pitié pour Demi-Pointe qui n'avait pas bien compris sa lettre et qui croyait qu'elle partait à la fin du mois ; au moins je lui aurai accordé un peu de répit. Mais son sourire béat a bel et bien disparu, déchiré par la cruauté de nos administrations absurdes.
Plus tard, un rendez-vous ; je joue avec les petites pinces plastiques des badges de la Bn, je vais finir par faire la collection.
Dans le bus vers chez Docteur Dame, j'ai vu, sur l'église où je vais me marier, de grandes banderoles "Bienvenue à Benoît XVI", et comme la visite est prévue pour septembre, elles y seront encore en août, et ça ne m'a pas plu du tout. J'ai vu aussi, plus loin sur le trottoir, un petit garçon qui poussait maladroitement une poussette rose, sa maman qui portait un poupon et sa petite grande sœur qui portait avec sérieux un lourd sac Jacadi. Quelque chose clochait, je les ai suivis des yeux alors que l'on avançait, j'ai eu le temps de voir la fillette râler et tendre le sac à sa mère, et récupérer son poupon. J'ai souri.
J'ai réussi à n'être en retard à aucun de mes rendez-vous de la journée, ça n'était pas gagné mais finalement, finalement que des roulettes et des doigts dans le nez. Et des lunettes en prime. Je ne sais pas encore si je les aime, mais c'est toujours mieux que de porter des lentilles du matin tôt au soir tard.
Ah oui et dans le bus du retour, j'ai vu que l'une des deux banderoles s'était cassé la gueule. J'ai souri.
17 juin 2008
33
C'est mardi matin, c'est le premier jour de la semaine, mais j'ai déjà du sable sous les yeux. Je pense à un matelas moelleux, je pense à un oreiller, je pense à une sieste dans l'herbe. Tout ce à quoi je n'aurai pas droit avant quelque temps.
Djène a fait un jeu avec les signets de retour. Elle les a classés par couleur et a attribué chaque couleur à un jour de la semaine. Elle me dit que quand je serai au prêt, il faudra que je respecte son classement.
Ce qui m'amuse plutôt, une semaine arc-en-ciel, mais je doute que tout le monde soit de mon avis.
Demi-Pointe est moins béate que d'habitude. Elle aussi, elle a reçu sa lettre recommandée. Je ne lui pose aucune question.
Il y a cette bimbo qui vient toujours avec sa grand-mère, une vieille femme fragile. Elle la conduit à son bras, comme une princesse, et elles marchent à tout petits pas. Alors qu'elle-même peut sûrement courir et bondir et faire mille choses plus intéressantes que de traîner mamie à la bibliothèque.
J'ai réussi à négocier 3 heures de samedi contre 3 heures de nocturne la semaine prochaine, pour l'ultime répétition. On ne peut pas dire que ce soit de gaieté de coeur, travailler de 9h30 à 22h ce n'est pas humain.
J'ai simplement hâte que les représentations soient terminées. Pouvoir rentrer chez moi avant 23h le soir. Faire autre chose de mes soirées.
Ce sable va mettre la journée à s'en aller.
15 juin 2008
34
Dans le matin je suis allée chercher ma lettre recommandée, sachant déjà ce que c'était je n'ai rien ressenti en la lisant, je l'ai rangée sagement dans mon sac pour prendre le métro. Il était trop tard pour y aller à pied. J'ai compté ce qu'il restait - 34.
Au poste de retour de 10h à 13h - ah le public du matin. D'autant plus le samedi. Lève-tôt et natifs du quartier.
Certains vous découragent d'être aimable, de dire bonjour, ou même de sourire. Les livres balancés sans un mot, les uns après les autres, n'importe comment, devant moi.
Il y a cette vieille à la figure et la voix masculines, avec qui j'ai déjà eu un litige pour livre non rendu qu'elle n'avait, bien sûr, jamais emprunté, d'ailleurs elle ne connaissait même pas le titre, et puis comment osions-nous prétendre qu'elle avait volé un livre ? Avant de revenir, trois jours plus tard, le livre en main, la hargne pas même éteinte. Aujourd'hui quoi qu'elle fasse, bien que sa peau trahisse une maladie et que sa méchanceté ne soit que l'effet de sa détresse et de sa solitude, je ne peux que lui sourire mécaniquement, le minimum syndical, rien de plus.
Il y a parmi tant d'autres cette vieille qui tousse, bouche largement ouverte, glaires au fond de la gorge, en rendant ses livres.
Je redoute la venue (comme souvent le samedi) de celle qui transporte l'odeur la plus nauséabonde et la plus forte qui m'ait été donné de sentir. Une odeur de cadavre, une odeur de tannerie, une odeur de cancer, qui s'émane à plusieurs mètres autour d'elle et qui reste dans le hall plus d'un quart d'heure après son départ. Je ne sais toujours pas à quoi peut être due une telle puanteur. J'imagine le pire.
Les livres s'entassent à côté de moi. Quand le flot des lecteurs s'interrompt, je prends une minute pour les ranger sur les chariots vaguement préclassés. En général je les prends par petit groupe et je les dépose doucement. Aujourd'hui j'en prends cinq ou six dans chaque main et je fais claquer leurs tranches sur le métal. Comme quelqu'un qui range. Quelqu'un d'actif. Qui ne s'embarrasse pas de ne pas faire de bruit, qui ne s'embarrasse pas du fait qu'il s'agit là de livres, pas de n'importe quoi. Aujourd'hui peu m'importe, je fais comme les autres. Ce sont juste ces objets avec lesquels je dois travailler.
La stagiaire vient vers moi pour me demander si elle peut m'aider. Il ne reste plus qu'un livre à ranger. Je lui dis en souriant que Non merci, je pense que ça va aller.
12 mars 2008
Ecrin et guirlandes de fleurs
Ces trois heures de prêt du matin sont longues et pénibles par leur alternance de suractivité et de calme plat.
Plus tard dans les bureaux, je me demande pourquoi cette bibliothèque me fait l'effet d'une illusion dont je ne ferais pas partie. D'une sorte d'écrin doux où pourtant tout me semble aigu et contondant. Il y a pourtant beaucoup de petits détails que j'apprécie ici. J'aime les livres de poches, qui sont propres et lisses, qui
glissent sur les étagères et se rangent presque tous seuls. J'aime les
prendre, les faire se toucher, sentir leur épaisseur, leur volume, les
ouvrir, sentir mes doigts, et mes ongles, contre le filmolux souple et rigide à la
fois.
Tant de détails qui importent. Tant de choses douces.
Mais jamais le frisson, celui de la nuque. Celui qui pourtant se déclenche par les matières... et par les mots aussi, par des présences. C'est peut-être ça. Dans l'Ecrin je ne ressens pas de présences, tout le monde est fugace, en partance.
Le cuisinier, un des vieux emmerdeurs habitués de l'Aquarium que je mentionnais l'autre jour, qui est venu la semaine passée - je crois, surtout pour me voir -, revient régulièrement. L'autre jour il a monté les étages pour venir me serrer la main en salle de lecture. Aujourd'hui il me dit qu'ici c'est mieux pour les journaux. Je ne peux pas le contredire. D'un côté je suis touchée par sa sollicitude ; il me demande si ça se passe bien ; et en même temps je sais qu'il ne va pas tarder à m'emmerder, à me parler de ses fils qui bien sûr sont des incapables car ils ne trouvent pas de travail, à venir me parler toutes les deux minutes, et à grignoter, petit bout par petit bout, des morceaux de ma bulle.
Les mails d'Isa sont toujours comme des petites fleurs, mais je commence à ne plus savoir quoi en faire. Son dernier mail se conclut par un numéro de portable, ce qui, cela étant, est tout à fait pratique. Je me dis que si Isa était un garçon, jamais je n'aurais laissé les choses aller dans cette direction - à tort ou à raison. Je ne suis pas le genre de fille qui mentionne son fiancé dans les premières phrases de la première conversation. A tort ou à raison. C'est si rare, les gens qui ne sont pas méfiants, qui ne posent pas de barrière grillagée, "pour que les choses soient claires". Parfois je le suis. Parfois j'ai eu tort. Parfois j'ai eu grandement raison. Alors je ne sais plus trop quoi faire.
S'il faut poser une barrière, je voudrais au moins qu'elle ait la délicatesse d'être une guirlande de fleurs.
04 janvier 2008
[Comment c'est, d'avoir internet au boulot]
Je dors debout.
Devant moi, et autour, des dizaines d'étudiants qui travaillent aux tables, seuls parfois, ou en groupe. Ils chuchotent, certains ont leurs bouchons d'oreilles en mousse. J'entends un bip MSN sur un portable de l'autre côté. J'essaie de me rappeler comment c'était, les partiels, comment je n'aimais pas trop ça, mais il faut bien l'avouer, je n'ai jamais foutu grand-chose. J'ai au moins ça pour moi : je n'ai jamais été une bûcheuse et je n'ai jamais eu à travailler d'arrache-pied. Le plus ironique : je n'ai jamais supporté de travailler dans une bibliothèque. Sauf à L'Aquarium national de France, pour mon mémoire de maîtrise, mais c'était différent. Les autres, les BU, je n'ai jamais pu. Même à celle, magnifique, de la Sorbonne ; j'y allais quelquefois, pour le décor, pour le lieu, ou quand je n'avais pas le choix, mais je n'ai jamais pu y travailler vraiment. Dans une salle pleine de mes semblables, tout est trop distrayant, tout est trop attractif. Observer les manies, admirer des visages ou des vêtements, s'agacer de bruits, épier des conversations, lire par curiosités des bribes de titres, de phrases, rester au seuil de l'univers de quelqu'un, et s'y perdre... Impossible de me concentrer sur un travail. Puisque, évidemment, travaillant peu, je fais les choses dans un laps de temps relativement bref mais aussi intense.
Je dors debout et je regarde leurs copies doubles, leurs trousses, leurs chemises à rabats, leurs livres cornés, leurs surligneurs. Tout cela m'est devenu étranger, alors que c'était le centre de ma vie depuis mon enfance. Mes parents allaient à l'école, tout le monde allait à l'école.
Je repense à mes matins d'étudiante. Je dormais aussi debout. Quand j'avais cours tôt. Je ne me rendais pas compte de la chance que j'avais, d'avoir tout ce temps libre. Probablement que je ne me rends pas compte de celle que j'ai actuellement non plus. Je crois que je serai toujours persuadée de manquer de temps - but aren't we all ?
Il y a cette jeune fille étrangère que j'ai inscrite au début de l'été. Elle était hésitante et craintive, je lui ai expliqué beaucoup de choses et l'ai guidée dans ses premiers pas, conseillé des lectures de vacances. Aujourd'hui elle est étudiante. Elle a gagné une assurance incroyable en quelques mois, dans son parler, dans son attitude, elle porte même des mini-jupes plissées avec de grandes chaussettes. A la limite du vulgaire, mais on est toutes passées par là.
Je dors debout et comme chaque jour, je suis à la poursuite de ce frémissement, cette détente exquise de la nuque, ce petit frisson de l'échine que je ne rencontre quasiment plus jamais.
[Ce n'était pas qu'une ombre menaçante. Je m'ennuie. Chaque journée de travail est une sorte de moment à finir, une croix à marquer sur un calendrier, des heures en moins sur les 35 de la semaine, des heures en plus vers la délivrance du samedi soir. La faute à quoi ? A une équipe estropiée et agonisante ? A une chef incapable de beaucoup de choses sauf d'une, diviser pour mieux régner ? A mon enthousiasme émoussé surtout, à la lassitude de travailler plus pour gagner le minimum. Gagner moins je ne peux pas. Travailler moins j'aimerais bien. J'assume. 35 heures c'est encore trop. Comment font les gens ? Je ne sais pas. Avoir une vie ça prend du temps. Normalement.]
Tout à l'heure j'y étais presque. Au frémissement. Et puis non, il suffit d'un alignement raté, et c'est fini. This Dexter cat is way too demanding.
[Je dors debout et un homme vient pour renouveler sa carte d'emprunt et celle de sa femme. On ne le fait pas normalement, sans la présence de la personne, et sans une pièce d'identité. Il me présente leurs demandes de réfugiés. Dans sa main, une méthode d'apprentissage du français.
Je me plains parce que je suis une saloperie et une vilaine enfant gâtée, mais ce boulot, avec tous ses côtés chiants, a le mérite de me mettre au contact d'une diversité de personnes forcément enrichissante.]
Leurs fiches bristol leurs fascicules leurs écouteurs leurs trieurs leurs petits post-its en marque-pages leur top crunch sous la table leurs gilets à capuche leurs balancements en arrière sur leur chaise leur perplexité devant des intitulés leurs efforts leurs soupirs leurs sourires sur un texto reçu.
Ils continuent à arriver. Les BU sont encore fermées mais nous n'avons que 60 places assises. Leurs hésitations à se résigner à s'asseoir à côté d'un autre. Leur manière de jauger, de voir si la cohabitation sera possible, de tourner, d'errer, et de repartir, parfois. Ils arrivent, sans cesse. Ils ont tous le même temps d'arrêt quand, arrivés en haut des escaliers, ils trouvent la salle pleine. Celui-ci a, sur la poche avant de son Eastpak, écrit "Ensemble tout devient possible", au blanc correcteur.
Midi passées. Certains commencent à se lever. L'appétit les appelle. [Vraiment ?] Ils n'auront travaillé qu'une petite heure et demie. Leur conscience est tranquille.
Je crois que c'est ça qui m'insupportait plus que tout, en travaillant à la BU : cette sensation que tous, là, étaient fiers d'eux. Leur sentiment de travailler, d'être sérieux. Leur satisfaction me dégoûtait.
Aujourd'hui je les regarde avec un mélange d'envie et d'espoir. S'il reste des gens aspirant à apprendre, à être autre chose que productifs et rentables, s'il reste des gens pour passer des heures sur un sujet de dissertation ou sur un problème "qui ne sert à rien dans la vie", alors oui j'accepte de croire en l'avenir de ce pays, de cette planète. [et je suis grandiloquente si je veux.]
***
Ils ont réparé les murs de la station Place d'Italie. Ces dernières semaines, tous les carrelages avaient été enlevés, laissant le mur à nu, avec ses trous, et sa mocheté. J'aimais ça, traverser ces couloirs dévastés tous les matins, parce que ça me donnait l'impression de vivre dans un pays en guerre. Les autres gens aussi, je suis sûre. Se lever tous les matins et marcher dans un truc moche.
Aujourd'hui de nouveaux carrelages recouvrent tout ça. Le masque est revenu. J'ai oublié la guerre. On a tous oublié qu'on marche dans un truc moche.
26 octobre 2007
Les gens du rez-de-chaussée vivent fenêtres fermées

Je marchais dans un froid relatif qui me rappelait, comme depuis une semaine, exactement ces sensations de ma fin d'été dans l'hémisphère sud, le froid qui rappelle les vacances, ça n'est pas si souvent, et c'est une sensation bizarre, comme un voyage dans le temps, et j'ai humé l'air, en traversant le pont d'Austerlitz. Ces derniers temps, à l'Aquarium, j'ai l'impression de savourer chaque instant comme s'il allait être le dernier, alors même que mon contrat se termine fin décembre et qu'il a déjà été renouvelé 2 fois - alors pourquoi pas trois ? Et pourtant. Je traverse le pont d'Austerlitz pour aller à la cantine et je vois la Seine, et je reviens et je peux aller m'éblouir aux gravillons blancs du Jardin, qui crissent bien sous les talons, et je marche encore un peu et je peux me retrouver devant la Mosquée devant un thé à la menthe, en bref, j'ai un contrat pourri et je suis en situation précaire et pourtant, d'un autre côté, j'ai une chance folle.
Ce midi en marchant dans ce froid relatif j'ai croisé Lily Kane et ça m'a fait un frisson. Peut-être qu'il ne s'agit que de ça. De cette adolescente qui restera à tout jamais adolescente, là quelque part, alors que moi je grandis, et, sûrement aussi, vieillis. Même si la mienne n'est pas morte et que je n'ai aucun moyen d'enquêter sur le pourquoi du comment. Et pourtant d'un autre côté, j'ai une chance folle, puisque je suis toujours en contact avec ma meilleure amie avec qui je suis en classe depuis la maternelle, à quelques années de séparations près. Pas tant de gens peuvent en dire autant. Sauf qu'elle aussi, elle est de l'autre côté du monde, pas du même côté bien sûr, mais de l'autre côté quand même. Celui où j'ai une chance folle ?
Ce soir en rentrant chez moi dans le froid relatif, et que j'ai senti la douleur monter, je me suis dit que non, qu'il fallait qu'elle s'arrête, que c'était trop bête, qu'avec tous ces nouveaux médicaments que je prends, ces gouttes qui engourdissent ma langue, ces cachets oranges à 12 € pièce, et tout cet espoir de souffrir un peu moins, un peu moins souvent, il fallait bien au moins que ça ne m'arrive pas ce soir ; et j'ai vu cette ambulance qui faisait du bruit, ou alors était-ce une sirène de police ? C'était une sirène en tout cas, de celles qu'on entend dans les films, et j'ai vu cette vieille dame ouvrir son volet, ou plutôt cette grande plaque de métal opaque pleint en blanc, elle voulait voir, voir quoi ? Elle a regardé longtemps, la circulation, les restaurants thais et vietnamiens clignotaient à côté et elle regardait regardait regardait mais ne voyait rien, le monde et elle n'étaient pas et ne sont probablement jamais dans la même dimension. J'ai vu alors que tous les volets voisins, tous aussi hermétiques et mortifères les uns que les autres, étaient clos, et qu'ils devaient l'être toujours. Les unes des journaux du jeudi me dépriment et parfois moi aussi, je ne comprends plus trop le monde dans lequel je vis, les choix des gens, l'intérêt qu'ils portent à des choses qui me semblent insipides et surtout insignifiantes. Peut-être qu'on est tous en train de se désagréger
21 juillet 2007
Jean-Paul
Jean-Paul est arrivé en descendant l'escalier de bois juste face à moi, je lui ai souri alors il m'a souri.
Je fais toujours bien attention à mes sourires à Jean-Paul, ni trop ni pas assez.
Il m'a donné un livre à enregistrer et m'a dit Je vais prendre celui-là, j'ai dit Oui, je l'ai enregistré sur sa carte. Il m'a demandé si je connaissais Antonio Lobo Antunes, j'ai dit ce que je dis 9 fois sur 10 : Je n'en ai jamais lu. Il m'a dit Ah c'est magnifique vous savez, c'est une sorte de Proust portugais. Et moi qui voulais justement reprendre La Recherche, mais lire Proust à la banque de prêt c'est un peu prétentieux, alors je lui ai dit Eh bien merci pour ce conseil et il a doucement ouvert son livre à la page de la bibliographie et il m'a indiqué un titre, son préféré, et il m'a dit au revoir.
Ça faisait longtemps qu'il n'était pas venu, Jean-Paul. Quand il est venu la première fois, j'étais toute novice à l'Aquarium, il voulait une biographie sur César, et moi vu mes études j'étais toute contente qu'on me demande ça, alors je lui ai fait une recherche aux petits oignons et là il m'a expliqué que c'était parce qu'il venait de découvrir Rome, pas la ville, la série, et que ça l'intriguait beaucoup, et j'ai dit Ah tiens justement je viens de regarder le premier épisode, ça a l'air très intéressant, et on a un peu discuté comme ça et il semblait bien content. Timide mais content.
Il est revenu ensuite plusieurs fois à intervalles rapprochés, avec des petites recherches précises dont j'ai oublié le contenu.
Et puis une autre fois, il est venu encore me demander quelque chose, j'ai répondu, et puis il restait comme ça à tournoyer autour de mon ordinateur, il a saisi un peu mécaniquement une liasse qui traînait en me demandant si elle -la liste des nouveautés- allait bientôt être mise à jour, alors j'ai dit, en me demandant en quoi ça pouvait bien l'intéresser, Oui ça ne va plus tarder maintenant, d'ici le début du mois, et il a enchaîné directement sur Et je me demandais s'il serait possible de prendre un verre avec vous un de ces jours ? et c'était si soudain et si mélangé que je me suis exclamée Ah non ça désolée mais ça ne va pas être possible ! et j'ai tout de suite regretté cette phrase pourrie, indélicate et brusque, et encore plus quand j'ai vu ses mains qui tremblaient, et encore plus quand tout le contenu du classeur qu'il était en train de manipuler nerveusement est tombé, c'était horrible, il a tout ramassé, horrible le temps que ça a pris, juste sous mes yeux, il était obligé de ramasser, de passer une longue minute à ramasser, je n'osais rien dire, et puis il est parti.
Les jours suivants, il venait et m'évitait. J'étais horriblement gênée et je voulais m'excuser mais il réussissait à passer quand je n'étais pas en service public ou quand j'étais occupée avec quelqu'un d'autre.
Quelques semaines plus tard, on m'envoie ranger des bouquins d'art et paf, qui est pile dans ce rayon, Jean-Paul bien sûr, alors je lui dis Bonjour, il me dit Ah tiens bonjour, et donc là je me lance, je lui dis Je suis désolée pour l'autre jour, je ne voulais pas vous paraître brusque, j'ai juste été surprise, ça n'a rien à voir avec vous. Il m'a dit que c'était très gentil de ma part de lui dire tout ça, qu'en plus d'être jolie et agréable j'étais vive et cultivée et qu'il espérait que j'avais quelqu'un dans ma vie qui était à la hauteur et qui savait la chance qu'il avait, je lui ai dit Oui et puis il m'a demandé si nous avions des livres sur Pompei, et j'ai souri parce que c'était le signe qu'il n'était plus fâché et que la vie était chouette mais il était 18h58 alors je lui ai dit Il faudra revenir, il a dit D'accord.
Et depuis je surveille mes sourires à Jean-Paul, ni trop, ni pas assez.
07 juillet 2007
Un lecteur
Il est venu et il m'a demandé si je me souvenais de lui alors j'ai dit Oui bien sûr même si bon pas trop dans les détails en fait mais quand même je me souvenais bien et ça déjà c'est pas souvent je n'ai pas la mémoire des visages et il a ajouté Oui vous savez, avec les amendes et tout, et j'ai dit Oui oui, et alors il m'a regardée et il m'a dit Je voulais vous dire que j'allais quitter Paris, que j'ai rendu tous mes livres - et là il a fait une pause pour marquer son sérieux - et je tenais à vous remercier de ce que vous avez fait pour moi, et à vous féliciter pour votre travail exceptionnel.
Il m'a bien regardée bien droit dans les yeux pour que je sois bien sûre puis il est parti et j'ai rougi, et ma journée était jolie - il m'en fallait peu aujourd'hui.

















