Coccinelle et Clémentine

... et autres personnalités d'une schizophrénie naissante

03 novembre 2008

Le jour se lève

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02 novembre 2008

A house is not a home

[Résumé des épisodes précédents]

En juillet 2007, je passais l'oral d'un concours important dont j'avais passé l'écrit un peu à l'arrache.

Quelques jours plus tard, j'apprenais que je n'étais pas reçue tout à fait, mais presque.

Quelques semaines plus tard, j'apprenais, d'abord officieusement, puis de manière de plus en plus certaine, que comme ledit concours n'avait lieu qu'un an sur deux, la première année, c'était les vrais gagnants qui étaient pris, et l'année suivante, c'était le tour des gagnants de secours. Dont moi.

Ce genre de nouvelles est toujours assez agréable, surtout quand il s'agit d'un concours difficile, surtout quand le poste sur lequel il débouche est a priori intéressant, dans tous les sens du terme.
Evidemment, j'étais au courant, pour la formation. Car non, il ne suffit pas d'avoir le concours. Il y a une formation, à l'école suprême, la Poudlard des bibliothécaires. Qui bien sûr ne se trouve pas à Paris, ce serait trop facile. D'ailleurs Paris n'est pas le centre du monde après tout.
Evidemment je le savais, et ça ne m'enchantait pas, mais enfin. C'était quelque chose d'assez vague.

Au fil des mois, alors que ma "réussite" n'était toujours pas officielle mais plus ou moins prévue, nous y pensions, comme à quelque chose qui, oui, risque bien d'arriver, et qui ne va pas être marrante marrante. Certes.
Et puis en mai, au retour de vacances, c'est la lettre officielle qui tombe et cette fois pas de doute, j'ai bel et bien réussi, avec une chance incroyable, ce concours. Je suis prise.
L'idée du départ se fait alors de plus en plus précise. Il s'agit d'un an de formation, rien de moins. Oh, je pouvais me consoler en me disant que si j'avais réussi LE concours suprême, celui qu'il y a juste au-dessus, là j'en aurais pour un an et demi non stop. Là c'est un an, mais avec des périodes de stage sur mon poste et ailleurs. Restait donc le stress de trouver un poste à Paris. Mais finalement, tout s'est bien déroulé, selon mes plans, et j'ai obtenu ce que je visais, ce qui encore une fois témoigne d'une chance incroyable. Tout était rassurant. J'allais au moins pouvoir passer les quelques semaines de stage à Paris. Et puis, novembre c'était encore loin.

Aujourd'hui c'est novembre, et je suis dans l'appartement d'une fille que je ne connais que depuis une semaine. J'ai passé mon mois d'octobre dans un cocon de douceur, de sommeil et de familier. Des journées exemplaires de contre-productivité. Mais jamais mois n'aura passé aussi vite.
J'écris sur un ordinateur du Moyen-Age (il a servi à écrire mon mémoire de maîtrise, vous pensez) qui émet une violente soufflerie toutes les minutes. Mon repas de ce soir sera soit une soupe en sachet, soit du riz au micro-ondes - je n'avais pas de place pour emmener des provisions, déjà bien chargée comme j'étais. Je vais dormir sur un lit en mousse.

Je ne dois pas me plaindre bien sûr. C'est un joli appartement. J'y ai toutes sortes de commodités, dont, je l'avoue, une connexion internet plus que bienvenue.
Mais voilà. Il est un tout petit peu plus grand que celui que j'occupe à Paris. Celui que nous occupons à Paris.

Dire aux gens que ça va être difficile ? C'est presque mission impossible. En face, sans cesse : "Laïonne est une ville géniale". "Tu vas avoir une super formation". "Un an ça passe vite". "Il y a le téléphone, internet, ça n'a plus rien à voir de nos jours". Et parfois même, "Oh et puis tu sais ça fait du bien à un couple, parfois, l'éloignement".

J'ignore quelle vie ont les gens. Je ne peux pas décemment dire que je comprends de quelles relations il s'agit, quand on me parle ainsi. Mais, bien sûr, je hoche la tête, je suis toujours rentrée dans leur jeu, au point de reprendre leurs arguments, pour n'obtenir que des conversations superficielles et sans danger.
Oui, c'est une ville super, à ce que j'en sais. Oui, j'ai beaucoup de chance, ma vie est assurée après ça. Oui, je vais apprendre des tas de choses super, et rencontrer probablement des gens super. Et puis il y a le téléphone. C'est formidable !

C'est très difficile de dire aux gens que non, ce n'est pas super. Que ça ira mieux au fil du temps bien sûr, mais que pour le moment, non. Qu'avoir un concours, de manière générale, c'est très bien pour l'entourage. Ça rassure la famille, ça fait bien dans une présentation, ça offre un filet quand on discute avec des personnes qui n'ont, comme première question à la bouche, que "Et tu fais quoi dans la vie ?", ça donne une sorte de sécurité légitime à notre fucking vie active.
La vérité c'est que l'administration se fout de savoir que vous n'avez pas que ça à foutre que de passer des mois et des mois dans une ville qui, si grande et passionnante soit-elle, n'est pas chez vous. Elle se fout de savoir que vous êtes mariée, amoureuse, ou mère de famille. Elle se fout de savoir que le visage de l'homme qu'on aime sur un écran d'ordinateur, sa voix en direct, ses mouvements, ses respirations, ne valent pas une seconde le contact de sa peau, le toucher de son menton, la douceur de sa bouche.   

La vérité c'est que ce soir j'ai tellement froid...

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28 octobre 2008

...

"Alors tout a commencé à me faire horreur, tout, les passants, les trottoirs d'école primaire, et les phrases légères de ceux dont j'observais le corps oxygéné et triomphant : ma génération qui restait vaseusement jeune jeune jeune.
Ils disaient « tranquille » « à la cool », ils disaient ciao ciao en votant à gauche, achetaient aux épiciers arabes des poignées de bonbons verts en plastique, ils s'exclamaient « je prends aussi les nounours, monsieur » et leur rire transpirait la certitude très juste qu'ils avaient d'être en train de crever quand même. Ma génération remplissait consciencieusement les papiers des impôts et avalait calmement les codes-barres et des brunches. Puis elle rotait de la tequila le week-end et se réveillait tard.
J'étais entourée de Presque Morts affolés d'être encore vivants et ils s'employaient à amenuiser cette sensation qui les tenaillait.
J'avais moi-même des accès de mort comme des évanouissements à mon état de vie.
Je n'allais quand même pas vieillir avec eux. J'étais en train de vieillir avec eux.
Je revenais d'une fuite immense, en vérité je m'étais soustraite à ce qu'on me présentait comme la vraie vie. J'étais allée chercher la Nuit, j'avais dérivé et traversé la terre. J'allais à tâtons, trouvais des extraits d'étincelles inoubliables, des choses vraiment bien.
Alors il fallait les noter, Ne Pas Oublier.
Les Presque Morts, eux, parlaient fort de leur capacité de mémoire en cultivant l'oubli et le divertissement. Et ils faisaient une farandole obligatoire, ma génération me tendait la main, m'attrapait, leurs mouvements me donnaient la nausée.
Ils tournaient consciencieusement, le visage anxieux, pressés de lâcher le plus vite possible ces mains qu'ils tenaient, quitter le cercle pour un strapontin, une chaise, une banquette, le fauteuil, une place.

Quelques mois auparavant, des enfants sans siècle qui brûlaient de tout brûler avaient encerclé la ville de fumées. De ces émeutes qui ne faiblissaient toujours pas, on ne percevait maintenant plus rien loin des portes surveillées de la ville, le silence avait repris son cours.
De grands cars bleu marine roulaient lentement dans la journée, puis se garaient dans les quartiers « à risque ». Là, la Police française reprenait cette vieille conversation l'air de rien, de rafles en vérifications d'identité au faciès. Des enfants restaient cachés sous les tables dans les écoles, les yeux fermés ils apprenaient à ne pas donner leur vrai nom.
On commençait à mourir dans la ville et certains se tenaient à genoux, la main offerte aux passants rapides, voyant dans cette posture la seule façon de se démarquer des autres, allongés dans leurs sacs de couchage au pied des feux rouges, verts.
Le dimanche matin, dans des petites rues coudées aux balcons désordonnés de plantes rares et de fleurs, des files d'attente de près de cent mètres encadraient certaines boulangeries. Les couples de ma génération étaient patients, ils savaient ce qu'ils voulaient. C'est que ce pain, on en avait parlé dans Elle, c'était le meilleur du quartier.

Et comme ça, juste comme on met un pas devant l'autre, les trottoirs et ceux qui y circulaient se sont chargés d'une violence qui m'a regardée attendre. Qu'il se passe quelque chose. Il fallait qu'il se passe quelque chose.
Bien sûr, je me doutais qu'à l'intérieur des Presque Morts on trouverait parfois un vivant. Je les sentais les présences contraintes et muettes. Mais si peu se montraient. Où étaient-ils réunis, comment les reconnaître ? J'étais après tout, moi aussi, anonyme dans mon dégoût, cachée sous une Presque Morte, comme eux. On se frôlait sans se chercher.

Pour beaucoup, je suis disparue depuis presque trois ans. Moi, je vois ça comme une soustraction, une soustraction volontaire, voilà.
Et aujourd'hui je suis dans un état précaire, momentané.
Précaire vient de prière il paraît, c'est toi qui me l'as appris. Mais ce n'est pas à genoux que je me tiens, simplement de côté, en retrait, et j'aime à penser qu'on peut être en suspens un moment, juste avant.
Longtemps on m'a trouvée sage.
Ma génération « faisait la fête » en fin de semaine, j'emploie leurs mots volontairement. Et il fallait « faire la fête » comme on avait fait du reiki, de l'escalade, fait une région du sud de l'Inde. On y rirait en saccades angoissées, on ne s'y entendrait pas vivre, d'ailleurs beaucoup des participants se faisaient prescrire des améliorateurs d'humeur pour que leurs sanglots réprimés arrêtent de se mêler à leurs ersatz de rires. On n'y fêtait rien, leurs fêtes n'étaient que l'envers de leurs jours, un espace autorisé où il était recommandé de « se lâcher à fond » avant de se reprendre, sages, pour le lendemain 8 heures.
Ça va Tranquille À la cool No problème On va pas se prendre la tête

Ces mots indispensables s'envoyaient en l'air régulièrement d'une personne à l'autre. Lancés comme des balles en mousse, ils servaient de pare-chocs. Il fallait les prononcer rapidement, dans chaque conversation, dès que l'on pouvait déceler chez l'autre un silence, un début de sortie d'anesthésie. Comme si, sans ces mots prononcés en boucle, quelqu'un aurait eu la place d'admettre qu'il le savait bien, il était en train lentement de s'étouffer. Il n'arrivait pas à être vivant. D'ailleurs, il s'en souvenait très peu de l'effet que ça faisait d'être vivant, et même s'il s'en souvenait, le fait d'être constamment en contact avec des Presque Morts le gardait protégé de la Vie telle qu'il avait renoncé à la vivre.
À la cool. On va pas se prendre la tête On va pas se prendre la tête.
Bien que je les aie toujours entendus prononcés d'une voix à peu près égale, il me semblait dans certaines fêtes qu'ils étaient hurlés de l'un à l'autre comme un ordre, comme s'ils maintenaient la tête de la personne à qui on les adressait dans un axe idéal, où l'étouffement par ingurgitation forcée de lieux communs serait plus aisé.
Les mots pleuvaient – calme ta joie – comme des injonctions à avancer.

Longtemps on m'a trouvée sage.
Je ressortais de ce qu'ils appelaient des fêtes tôt, ce qui devait signer à leurs yeux mon inaptitude renforcée à être « tranquille ». Je n'étais pas soûle ni raide ou déchirée, mot d'ailleurs totalement mensonger. Dans ces réunions de jeunes payeurs d'impôts obéissants, rien ne se déchirait jamais. Ils tenaient le monde sans l'admettre, et, s'en plaignant de façon régulière, permettaient à ce monde de fonctionner.

Cette année-là, par exemple, ils disaient beaucoup à l'apéritif « on va l'avoir comme Président il faut s'y faire » et leurs yeux brillaient de la petite terreur qu'ils sentaient monter, en l'imaginant, ce type-là, Président. Je voyais de vieux enfants dociles se serrer les uns contre les autres, le corps amolli par le soulagement heureux de se reconnaître tous d'accord. Offusqués des lois liberticides qui se votaient devant eux, ils se mimaient les uns aux autres une angoisse de bon ton à l'idée que leur pays devienne officiellement fascisant, peut-être.
Puis c'était fini, on faisait la fête ce soir après tout, et toutes les phrases prouvant leur innocence de ce qui était en train de se passer dans ce pays avaient déjà été échangées. Voilà, on en avait terminé avec cette excitation à l'idée de vivre dans un pays d'extrême droite.
Ils n'avaient rien fait. Ce n'était pas leur faute.
On parlait alors d'autre chose, parce que la contemplation partagée d'un avenir effrayant était devenue ennuyeuse, aussi. On évoquait les enfants à venir :
« J'irai à la campagne dès que j'aurai des enfants, je ne me vois pas les élever dans les gaz d'échappement. »
Tous allaient à la campagne, plus tard.
J'imaginais l'invasion des provinces françaises peuplées de parents jeunes jeunes, avec leur sac à dos en nylon et leurs robes Isabel Marant portées sur des pantalons. Ils s'extasieraient de leurs tomates inégales, c'est qu'ils n'en avaient jamais vu des tomates comme celles-là, non calibrées européennes, les photos circuleraient sur le Net. Et puis, on mangeait dehors en tee-shirt à Noël, et dans la rue on se disait tous bonjour. Ils en étaient fiers de ce confort, d'avoir eu la sagesse de comprendre où se trouvait la qualité de leur vie.

Les trottoirs des écoles primaires, les pères et les mères qui marchaient sur ces trottoirs, suintaient les prémices du bulletin de vote utile et des bilans suicidaires du dimanche soir qui en découleraient, le tout dans un décor Ikea. J'apercevais celles qui se nommaient elles-mêmes les mamans, et il me semblait que je changeais de sexe. J'avançais au milieu d'elles en me tenant si droite que rien ne me touche, et surtout pas la mièvrerie lugubre qui leur restait sur les bras, une fois qu'elles n'avaient plus rien dans le ventre. C'est qu'elles étaient une mare, avec ce regard de vase plein de contentement, rassurées de ne plus avoir à être aiguisées en permanence. Repus et souriants, les papas et les mamans avaient accompli l'incontestable.
Il suffit parfois de s'intéresser à quelque chose pour en retrouver les signes déclinés partout ailleurs, comme des preuves. Moi, j'étendais ces histoires de trottoirs d'école primaire un peu plus chaque jour. Ainsi, le métro.
Les parents serraient leur paquet vivant contre eux, ou ils le tenaient par la main. On se disait que la naissance d'un être absolument unique qui n'avait encore aucun regret pourrait apaiser ceux qui l'avaient construit. Qu'ils seraient pris de bontés, de souhaits nouveaux.
Aux heures de pointe, il m'arrivait de sourire à une petite fille dans mes jambes. Je voulais appuyer sur sa truffe minuscule mais je ne le faisais pas, je m'égayais de lui sourire. D'un geste du bras, les parents tiraient l'enfant vers leurs jambes, surtout pas qu'elle sorte du territoire. Il y avait une méchanceté dans les regards des pères, une petite colère de possession autorisée, avec les papiers officiels de la naissance tamponnés à la mairie, tout est en ordre, elle est à nous. Une colère toute pleine de son bon droit serrait la main d'un paquet de vie. J'arrêtai de regarder les enfants dans le métro."

Premier chapitre de De ça je me console, de Lola Lafon (Flammarion)
Source

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26 octobre 2008

Nous ne sommes que fiel, que spleen

Difficile de poster ici, pour un tas de raisons.
Mon dégoût de la civilisation occidentale, premièrement, et, disons-le, du capitalisme effréné, qui couvait déjà depuis quelque temps et qu'un voyage aux Etats-Unis a fait exploser. Je ne veux pas de ce monde-là. Et c'est pourtant là qu'on fonce, droit devant sans s'arrêter. Tout me dégoûte et revenir à la vie est, dans ces conditions, assez difficile.
Mon blocage deuxièmement, dû à un lectorat trop présent dans ma tête. Je ne veux pas qu'untel ou unetelle soit au courant de tel ou tel état d'esprit, je ne veux pas qu'untel ou unetelle prenne mal ce que je pourrais dire, qu'untel ou unetelle utilise ce que j'écris sans que je puisse le contrôler. Un piège, un labyrinthe dont à vrai dire je ne sais pas trop comment sortir, à part écrire la moelle ailleurs, dans l'anonymat et le silence. Mais même ça, je ne l'ai pas fait.
Mon mois "off", qui va bientôt s'achever, que je prévoyais plein, comme une dernière bulle de liberté avant ma vraie vie active d'adulte, et qui a surtout été une période de flottement qui a filé à toute allure.
Mon organisation de l'année à venir, à cheval entre cette capitale et l'autre, la plus ancienne, l'auguste Laïonne où je vais passer de nombreuses (et longues ?) semaines. Le hasard et les malédictions qui ont failli me faire me retrouver à la rue il y a quelques jours, puis une solution provisoire qui s'avère finalement bien sympathique, dans un quartier pentu. Je crois que j'ai toujours aimé vivre sur les hauteurs. Dommage que ce ne soit que provisoire.

En gros, voilà.
Ma non-envie, aussi, ma répulsion face à ce lieu - ici-même - comme face à une maison où on a trop vécu. Mais on ne se refait pas, et je suis trop pleine de cette chose - qu'on appellera probablement nostalgie, pour aller plus vite, bien que ça n'en soit pas tout à fait - pour fermer cet endroit définitivement, et d'un clic envoyer tous mes billets à la corbeille.
Je n'ai donc d'autre choix que de revenir, tranquillement, en essayant de chasser tous ces impediments de mon esprit. On dit que l'appétit vient en mangeant, je crois...

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21 septembre 2008

Le zéro n'existe pas (mais l'infini, lui...)

Au revoir le chariot qui roule mal et qui grince au milieu du silence
Au revoir le tampon dateur
Au revoir F3
Au revoir les pastilles bleues
Au revoir "il faut renouveler votre carte, je vous laisse aller voir mon collègue à l'accueil"
Au revoir la voix d'autiste de l'ascenseur qui donne les noms d'étage
Au revoir l'odeur de la cave
Au revoir les BD en escalier pour passer les codes-barres plus rapidement
Au revoir F16 - 5 - F5
Au revoir les vieux qui ont leur carte dans un étui en plastique transparent et qui ne veulent pas l'en sortir
Au revoir les enfants qui s'émerveillent du moindre bip et du moindre tac
Au revoir les piles de 5 Max et Lili
Au revoir les piles de 5 Naruto (dans l'autre sens)
Au revoir la petite fille rousse qui a passé tous les jours de ses grandes vacances, et tous ses samedis de l'année à faire des "recherches"
Au revoir les classes du mercredi qui passent avec un livre chacun et à qui on s'applique à dire, à chacun, Bonjour et merci, sans attendre forcément la réponse
Au revoir les gros livres lourds des 700
Au revoir les guides de voyage qu'on feuillette
Au revoir les livres de poche fraichement reliés, coupés, nets, lisses et beaux
Au revoir les serres-livres qui te sautent à la gorge
Au revoir les croûtes non identifiées sur les tranches
Au revoir les gens qui viennent avec des caddies de courses remplis de livres
Au revoir les livres imbibés de tabac froid
Au revoir les dames qui sentent bon, qu'on aimerait garder plus longtemps
Au revoir les couples qui s'engueulent
Au revoir les couples qui s'aiment
Au revoir les gens seuls qui veulent parler

Au revoir les gens qui viennent se renseigner
Au revoir les gens qui viennent voir ce qui se fait de nos jours
Au revoir les gens qui viennent chercher un vieux poème qu'ils ont lu
Au revoir les gens qui viennent trouver un roman dont un ami leur a parlé
Au revoir les gens qui viennent apprendre
Au revoir les gens qui aimeraient s'évader
Au revoir les gens qui ont envie de rêver
Au revoir les gens qui veulent juste sourire
Au revoir les gens qui veulent lire gratuitement
Au revoir les gens qui veulent s'assoir dans un espace public
Au revoir les gens qui veulent rencontrer des gens réels

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1

J'ai rangé quelques livres sans trop y penser, de toutes façons, il ne faut pas non plus déconner, ce n'est pas la partie la plus fun du boulot. Puis j'ai fait mes 3 heures de prêt, qui sont passées bien vite. J'avais un peu mal au ventre. "Alors, dernière journée ?" Par ci, par là. A 13 h je suis partie m'acheter un Subway au thon et j'ai rejoint Ginny dans le square, comme il y avait du soleil. C'était une chouette dernière pause déjeuner, et Witch Street m'a offert son essence, à base d'odeurs de poulet rôti, de parisiens en goguette, de fruits à 5€ le kilo, de petites terrasses en pentes, de parfums de café et de poissons mélangés. Il a fallu reprendre avec du soleil plein les yeux, me remettre à ma tâche, qui donc ne sera pas terminée, j'ai expliqué à ma chef où j'en étais, elle avait l'air plutôt contente. Petites conversations éparses avec les uns, les autres. Puis prise de poste public à nouveau, le dernier cette fois, sans trop réaliser, défilement de gens, dont Claire-Marie qui ne travaillait pourtant pas mais qui passait en coup de vent avant le concert de Madonna, puis on m'a rendu Le voyage d'Anna Blume, et puis, pouf, fini. Le temps de prévenir un peu tout le monde d'aller à la cuisine manger un morceau, de couper des tranches de gâteau, de verser du liquide dans des verres, tout le monde était content, évidemment pas tout le monde à la fois sinon il n'y a plus personne pour le public, donc on a fait des roulements, c'était sympathique. Mes gâteaux étaient bons je crois. On m'a encouragée, on m'a remerciée, on m'a lancé des mots gentils, souhaité bonnes vacances avant tout et bon voyage, puisque c'est d'abord de ça qu'il s'agit après tout. Et puis au bout d'une heure le flot s'est épuisé et j'ai rangé les miettes, rassemblé les dernières tranches dans de l'aluminium et mis le raisin au frigo.

J'ai vidé mes tiroirs en n'oubliant pas "ma mug" bien sûr et mon pain azyme, mon thé vert à la menthe et mes biscuits rances. Heureusement, je prenais peu de place, mon absence ne laisse pas de vide dans le bureau. Inaperçue. C'était l'heure de la fermeture, quasiment, alors, une dernière fois, les gestes habituels, fermer les fenêtres, éteindre les ordinateurs, remonter les stores. Je m'attendais, peut-être à remettre ma carte professionnelle, à signer ma feuille de congés, mais rien.

Arrivée en bas, le temps que le public s'en aille, et hop, assez vite, quelques au revoir, quelques paroles chaleureuses, quelques promesses, et puis voilà, le métro avec Djène et Rita, et puis hop, je descends là, salut, à la prochaine, je passe bientôt.
C'est aussi simple que ça.

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19 septembre 2008

2

Cette nuit Rachel McAdams avait besoin de moi car elle devait faire une démarche administrative importante  dans son pays (du style avoir le droit d'y rentrer à nouveau) mais n'avait, comme justificatif de domicile, qu'une facture EDF (française, donc), et j'étais chargée d'expliquer à l'agent que oui, ces quelques mots étaient bel et bien une adresse, dans notre pauvre pays de merde, et que oui, ceci était bien un code postal, et cela, une ville. Tout se passait très bien et son dossier était accepté, et alors, des gens tiraient des rideaux, allumaient des lumières, et toutes les personnes présentes dans les bureaux et dans l'établissement se mettaient à entonner ce que j'imaginais être l'hymne du Canada. Je regardais tout ça non sans émotion, d'autant que Rachel était très très bouleversée de cet accueil, et moi pendant ce temps-là je savais que mon réveil allait sonner et que je ne pouvais pas me rendormir parce que je devais faire mon gâteau, et que de toutes façons même si je me rendormais, jamais je ne pourrais rattraper Rachel. J'ai juste eu le temps de l'admirer, elle et ses yeux embués, en me disant que c'était ma foi un peuple bien hospitalier, et puis c'était fini.

Plus tard dans la vraie vie en arrivant au sous-sol pour ranger, Sylvette, qui vient quelques jours par semaine chez nous parce que sa bibliothèque est fermée pour travaux, a voulu me présenter une de ses collègues de là-bas justement, de passage pour la journée pour des raisons inutiles au récit. On s'est regardées, j'ai dit Oh, elle a dit Oh, parce qu'en fait on se connaissait de l'Aquarium, où elle avait fait un court séjour, pour les mêmes raisons de travaux. Ça m'a fait bizarre, encore une tête connue hors contexte ; et avec Kaina l'autre fois, en fait j'ai un peu l'impression d'être dans la dernière saison d'Alias, avec tous les personnages secondaires qui reviennent faire au moins un caméo avant le grand final. [je vais crever en fait c'est ça]

Claire-Marie m'avait fait des cookies, car elle n'est pas là demain, pour mon super goûter [où, bon, y'aura deux cakes sucrés, quoi.] Elle en a profité pour me révéler son secret, une sorte de maladie des doigts, quelque chose d'assez intéressant.

Demain j'emmènerai un grand sac pour récupérer mes affaires de mon caisson de tiroirs, celui qui m'avait fait me sentir un peu moins perdue, au début.
Je remettrai les ciseaux, le grattoir, le stylo bleu et le cutter dans le circuit de la propriété publique.
Dans un pot à crayon, quoi.

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18 septembre 2008

3

Je suis arrivée presque dix minutes en retard ce matin (j'ai refait le coup du réveil dans la nuit cette nuit mais pourtant cette fois je ne me suis pas trompée). Ça ne s'est guère vu parce qu'on était genre 3, la plupart des gens étaient en formation, ou çà et là. On a bien travaillé à 3, on a tout rangé et fait le travail de tout le monde en un rien de temps.
Djène m'a donné un sac avec un cadeau, elle m'a dit de ne pas l'ouvrir, mais de l'emmener chez moi et de l'ouvrir ce soir*. Kristin m'a demandé si j'aimais le cidre, comme j'ai dit que j'allais faire des gâteaux pour samedi. J'ai dit oui. Elle m'a dit qu'elle allait en amener, alors, du doux. Je n'ai pas osé dire que je préférais le brut.

J'ai mangé pour la dernière fois à la cantine, avec ma carte magique de la Ville. J'ai mangé des quenelles de brochet avec du riz et des carottes, et une danette. Et de l'eau. Il reste 17 centimes sur ma carte.

J'étais en train d'avancer dans ma tâche quand on nous a appelés, ceux qui voulaient, pour la liste. La liste, c'est quand on choisit les livres mais je ne vous expliquerai pas davantage parce que vous vous en foutez et puis de toutes façons je n'ai pas envie de vous expliquer. J'étais donc entre l'envie de finir ma tâche pour pouvoir maximiser mes chances (extrêmement réduites je le rappelle) d'arriver aux Z comme Zola d'ici samedi, et l'envie de participer à cette réunion de liste, tâche plus intéressante si l'en est, à laquelle j'étais manifestement attendue. J'ai finalement terminé mon morceau de tâche en cours - jusqu'à SAR comme Sartre je crois et je les ai rejoints. Je n'aurai donc officiellement jamais fini. Mais demain, j'expliquerai à Djène comment on fait. Mieux, j'essaierai de lui faire un document explicatif comme j'aime les faire. Ainsi, mieux que finir ma tâche, je transmettrai mon savoir-faire.

Puis j'ai pris mon service. J'ai été souriante et aimable. J'ai profité. Eté ouverte et disponible. C'est agréable. J'ai regardé mes collègues, je les ai écoutés. Ce bourdonnement d'activités dans lequel je baigne, qui m'étourdit et me maintient dans une sorte de vie automatique. This is fucking going to an end.

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17 septembre 2008

4

Je me suis réveillée dans la nuit parce que j'avais oublié de programmer mon réveil. Du coup, je l'ai fait, dans un mi-sommeil. Mais je l'ai programmé une heure trop tôt, dieu seul sait pourquoi ce masochisme. Je me suis donc forcément rendormie après la sonnerie et suis donc partie à la bourre.
J'ai cru qu'on était mardi, aussi, forcément.
Comme mon départ est marqué sur le planning, certains collègues m'ont dit, Alors, c'est ta dernière semaine, et ça me rend triste, mais je n'arrive pas à répondre autre chose que des choses très banales et très monotones.
Au prêt j'ai eu aussi un moment de panique, du style "c'est peut-être la dernière fois de ma vie que je prête des livres à des gens".
Je profite de toutes les petites astuces du système, tous les raccourcis claviers que je ne pourrai plus faire.
A 11h une nana s'est présentée pour un entretien, je pense qu'elle vient pour me remplacer, elle avait l'air bien et sympa.

J'ai vu de chouettes ballerines mauves dans une boutique à côté, je suis entrée pour voir s'il y avait ma pointure, et bien sûr non, la fille m'a dit, Peut-être la semaine prochaine, revenez, j'ai dit D'accord, j'habite à côté, je reviendrai, mais la semaine prochaine je ne serai pas là, le temps que je revienne il n'y en aura sûrement plus.

Tout m'ennuie, mais à un point.

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16 septembre 2008

5

Aujourd'hui j'ai pris un jour de congé.

Les marrons sont mûrs.

J'ai reçu un courrier de l'école avec quelques données techniques intéressantes, comme par exemple le fait que sauf exception (dans le courrier c'était en gras aussi) les cours commencent le lundi à 13h et finissent le vendredi à 16h et ça c'est une bonne nouvelle vous ne pouvez pas savoir. Bon déjà le samedi bien sûr, mais ça je m'en doutais un peu, mais surtout le lundi matin, voyez-vous, parce que ça veut dire que je peux prendre le train le lundi matin si ça se trouve, en calculant bien !
Non parce que j'en ai connus, des dimanches soirs d'hiver, sombres, froids, à me morfondre, seule, avec la télé comme compagnie, comme planche de salut, en train de faire semblant de faire trente mille trucs à la fois, alors qu'en fait je ne faisais rien. Cette envie d'avoir des millions de choses à faire avant d'aller se coucher, pour, peut-être, venir à bout du grand méchant, celui qu'on ne vainc jamais. Mais il gagnait toujours, ce sale lundi matin.

Ah, le bonheur de ne pas travailler le lundi. Je ne le répéterai jamais assez. C'en est fini pour moi, malheureusement.

Tapoté par votre chère et dévouée Stella à 17:21 - 2 gentil(s) commentaire(s) - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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