Coccinelle et Clémentine

... et autres personnalités d'une schizophrénie naissante

03 mars 2013

En commun

8261642032_0b0ce9d7a3_oBus in Paris 1950 (@ Stockholm Transport Museum)

Elle est assise en face de moi, dans le bus, avec un manteau à motifs orange, des lunettes fines un peu violettes et elle tient un recueil de poésies de Maurice Scève ; lisant un vers, puis relevant aussitôt la tête, regard au-delà de la vitre, bougeant les lèvres au rythme des mots. Qui apprend encore des poèmes dans le bus ? Une étudiante ? Une comédienne ? Ses cheveux, comme les miens, sont encore un tout petit peu humides et dégagent une très légère odeur de shampooing. Ses yeux, maquillés un peu rapidement, comme les miens, bougent au rythme des sillons imprimés. Elle aurait pu gagner cinq ou dix minutes ce matin en négligeant ce maquillage. Elle ne l'a pas fait.

Une autre, dans ma diagonale, s’occupe de ranger un peu son sac. Transvaser les quelques chewing-gums restant dans un paquet vers un autre, puis utiliser le paquet vide pour jeter le chewing-gum qu’elle a dans la bouche. Fermer son sac à main, et fouiller dans un deuxième sac en toile claire - celui que l’on a toutes, les jours où on a un sac à main trop petit - et en sortir un paquet de biscuits chocolatés. Elle aussi, elle aurait eu le temps de prendre son petit déjeuner si elle avait sauté l’étape du maquillage. Elle ne l'a pas fait. Elle mange ses biscuits en les cassant en petits morceaux. Elle mange en baissant les yeux, baissant la tête. Une fille qui mange autre chose que des fruits ou de l’eau minérale en public, c’est presque obscène vous savez. Alors elle baisse les yeux, pour ne pas croiser le regard de quelqu’un qui lui crierait « Regarde-toi grosse vache, en train de bouffer des saloperies dès le matin ! »

Une autre, aux cheveux rouges, roule une cigarette, avec ses pouces vernis de rouge, elle a calculé le moment exact où commencer son opération, pour que la cigarette soit prête au moment où elle doit se lever pour descendre à son arrêt. Tout ce timing est inscrit en elle, ce n’est pas compliqué. Elle aussi porte un sac en cuir de petite taille, et, sur l’autre épaule, un sac de toile de couleur claire avec un logo quelconque. Elle ne baisse pas les yeux, elle fume et ça ne regarde qu'elle.

Une poussette arrive et fonce sur une autre jeune femme active qui, la malheureuse, se trouvait à l’emplacement dédié. Il n’y a pas de question, pas d’hésitation, pas d’échange de paroles, la poussette fonce, la jeune femme doit comprendre d’elle-même qu’elle gêne, qu’elle doit se décaler, qu’elle doit rentrer le ventre et les fesses, ranger son sac pour prendre le moins de place possible, la poussette est reine et ne s’excuse jamais. L’enfant hurle, la mère feint de ne rien entendre.

Je dis souvent que je n’aime pas les gens, mais quand je vois tous ceux qui sont là, debout dans ce gros parallélépipède à roues qui les mène vers leur travail, chez le médecin, à la Sécu, aux Assedic, tous entassés, les uns avec le sac de l’autre dans la gueule, les autres essayant tant bien que mal de se tenir à la barre verticale la plus proche d’eux, mais sur laquelle est affalé de tout son long quelqu’un qui n’en a rien à foutre, les autres qui ont les cheveux de la fille de devant dans le nez, les autres encore qui, faute de place ailleurs, ont dû se placer juste à côté du grand échalas très sale, qui pue avec ses gros sacs pleins de textiles douteux, quand je vois tous ces gens obligés de vivre comme ça les uns sur les autres, confrontés aux indélicatesses quotidiennes et à cette espèce agression passive permanente, je trouve merveilleux qu’on arrive à s’en sortir, à continuer malgré tout sans s’entretuer tout simplement. Alors oui, on fait un peu la tronche dans les transports en commun, on y sourit peu, les regards s’évitent souvent, mais ce n’est pas tant par méchanceté ou par méfiance que pour essayer de maintenir l’équilibre, de conserver l’espace minimum, même tous entassés, pour que cet amas d’atomes reste une molécule cohérente et solide. Qu'elle ne s'écroule pas. Qu'elle n'implose pas.

***

Je sors du bus et quand je marche pour arriver jusqu’au pied de mon bâtiment, je lutte contre un vent très fort, à contre-courant, et glacial.
Lorsque j'arrive enfin aux ascenseurs je tombe sur une collègue qui me dit en riant "Ben alors, faut pas pleurer !"
Je réponds en riant moi aussi, essuyant grossièrement les larmes, "Ah, c'est terrible, hein, ce vent !"

Tapoté par coxetclem à 23:30 - 2 gentil(s) commentaire(s) - Permalien [#]

Commentaires

    Continuer à écrire

    Je trouve que ce texte (et bien d'autres) mérite au moins un gentil commentaire.
    Un soir, au travail, comme une intuition "coccinelle et clémentine". Le blog existe toujours, il y a même un texte écrit en 2013 ! Je ressens une douce nostalgie. Je me souviens quand les blogs étaient si importants et présents dans ma vie... Plein de souvenirs qui se bousculent. J'aime ce passé autant que mon présent car l'un ne va pas sans l'autre...
    Pour revenir au sujet du billet, la "surpopulation" est le prix à payer pour vivre dans la "grande ville". Quelque chose nous retient ici... Peut-être pas pour toujours mais pour le moment ...
    Take care

    Tapoté par Wolfgang, 12 juin 2013 à 20:50
    • Merci Wolfgang. Je me souviens aussi de cette période et je ressens la même
      chose, concernant le passé, le présent. "Continuer à écrire", une voix me
      le dit tous les jours, et quelquefois dans l'année, j'arrive à l'écouter.
      Pour le moment, la grande ville oui. Pour le moment. J'ai envie de désert
      souvent mais je ne le supporterais pas...
      Take care toi aussi.

      Tapoté par Stella K, 14 juin 2013 à 10:35

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