05 mai 2008
Elle & lui
Je pourrais dire plein de choses si je savais comment.
- parler de ma jolie robe et raconter comment j'ai réussi à avoir ma robe idéale alors que j'allais renoncer.
- parler du temps joli, du soleil. C'est le temps des coccinelles.
- raconter tout ce que je n'ai pas pu raconter à l'époque, sur moi, sur lui.
- vous montrer un morceau du peut-être prochain nid de coxetclem.
Et puis en fait ces notes et ces couleurs résument assez bien l'ensemble.
21 avril 2008
Une robe à la vanille
Sur Witch Street, il n'y a pas que des petits restos et autres échoppes à faire mourir ses papilles et pupilles à la pause déjeuner.
Il y a aussi de petites boutiques de fringues, de celles dont tu vas voir les vitrines en mangeant ta glace, sans jamais rentrer parce que tout ça est soit trop stylé soit de l'attrape-touriste à 15€. Mais à force de passer devant tous les jours, à raison de, parfois, 4 fois par jour, eh bien est arrivé ce qui devait arriver. Une robe m'a fait de l'œil, comme ça, de manière absolument éhontée, à me lancer des psttt et à m'envoyer des ondes enchanteresses. Plus d'une fois, lors de pauses déjeuner, je m'étais dis que j'irais l'essayer, juste l'essayer, pour voir. En même temps ceux qui me connaissent savent que les fringues sur lesquelles je flashe, c'est aussi rare que tenace, et que ça tourne rapidement à l'obsession maladive. [Bon ça explique aussi pourquoi mes placards sont relativement vides par rapport à toute girl girly qui se respecte.] Et donc, après avoir résisté plusieurs fois, voilà, à la fin de ma semaine, à l'heure de la délivrance absolue, j'ai lâché ma meute de collègues joyeux pour bifurquer dans ladite boutique.
Je me suis retrouvée dans cette petite pièce de 20 m² avec toutes sortes de filles étranges, dont une qui était attendue par son mari et ses gosses dans la rue, et qui lui montrait tout ce qu'elle essayait en sonnant dans le portique anti-vol, avec une sorte d'auto-dépréciation infinie mélangée à un désir de reconnaissance - qu'elle n'allait jamais obtenir, puisque manifestement son mec avait juste envie de rentrer chez lui. Et toutes ces filles faisaient l'acquisition de robes, je cite, "pour un mariage". Quand ? En août. Je me suis dit chouette, moi aussi je vais plus ou moins sûrement à un mariage en août, je peux totalement prendre ça comme prétexte. Puis j'ai réfléchi et je me suis dit que le mien, de mariage, allait être une semaine avant celui-là. Que toutes ces filles étaient plus prêtes pour le mariage de leurs copines que moi pour le mien. Le côté prévisionnel des gens, de nos jours, ça me dépasse complètement.
J'ai demandé à la dame cette robe dans ma taille, et il n'y avait plus que celle de la vitrine. Je m'en doutais en même temps, vu comme cette allumeuse m'avait appelée toute la semaine. Et là donc forcément arrive le dilemme, ah là là la pauvre dame je lui fais défaire sa vitrine je vais être obligée d'acheter cette robe quoi qu'il arrive. J'essaie la robe. Jolie, sans plus, la dame s'exclame, magnifique, essayez cette étole, et ce collier, ah oui magnifique, c'est pour un mariage ? Moi je me trouve plutôt banale dans cette robe mais c'est trop tard, je suis comme liée à elle pour toujours et il n'y a pas de marche arrière.
En ramenant la robe chez moi, je m'aperçois qu'elle empeste la vanille. Nom de marque à la con, qui m'avait d'ailleurs jusqu'ici toujours éloignée de ces boutiques, mais alors là, le pompon quand même, pousser le snobisme jusqu'à embaumer les articles de ce parfum de fille au rabais.
Enfin. J'imagine que ça fait pareil quand on est ensorcelé par une nana qu'on croise souvent, qu'on finit par avoir, et qu'on s'aperçoit après coup qu'elle met un parfum à la vanille. [ou à la noix de coco, ça marche pareil.]
Evidemment cette petite salope ne passe pas à la machine.
***
Dexter me manque.
Tellement.
05 avril 2008
L'ultime compromission
J'ai commis l'irréparable, le pire, l'atroce.
J'ai achetée une mug [et j'arrête tout de suite le débat sur "mug, féminin ou masculin", parce qu'on peut probablement dire les deux vu que c'est un mot anglais, et j'ai appris ce mot en disant "une mug" donc je n'y peux rien je dirai toujours "une mug"] J'ai achetée une mug donc, exclusivement réservée à mon lieu de travail.
Et pour moi, c'est un peu le pire du pire que l'on puisse faire dans sa vie. Pour d'autres c'est se marier, vous me direz, donc après tout c'est une question de point de vue.
Avoir sa mug. Sa propre mug à soi, dans laquelle on boit son thé pendant sa pause. Mais quelle horreur, mais quelle immonde image, quelle sombre déchéance, encore une fois, vers de bas instincts de propriétaire ! Quelle atroce pas vers la servitude la plus complète, la tasse à soi, avec le thé à soi, pendant sa pause à soi, illusion d'un dernier rempart contre l'aliénation du travail.
Si ça se trouve, je transporterai cette mug de bibliothèque en bibliothèque, elle sera mon objet constant, que je retrouverai avec une sorte de tendresse stupide, peut-être qu'elle s'ébrèchera, peut-être qu'elle brunira aux contacts répétés du thé (non ça ça ne risque pas, je ne fais quasiment pas infuser mon thé), et que je ne l'en aimerai que davantage.
Alors pourquoi ? Qu'est-ce qui m'a pris ? Eh bien il se trouve qu'à l'Aquarium, la cuisine était le centre névralgique, le foyer, avec vue imprenable sur le Jardin et des mugs en veux-tu en voilà dans les placards, des avec des moutons jolis, des colorées belles, bref, le paradis de la pause-thé. En revanche, ici à la bibliothèque Kifouett, la cuisine est aussi conviviale qu'un local poubelle des années 70, et il n'y a pas UNE SEULE tasse qui contienne plus de deux gorgées de liquide. La faute à quoi ? La faute à ce que 1/ presque personne ne prend de pause-café, à part les fumeurs, qui ne font que fumer 2/ ceux qui prennent une pause ont LEUR TASSE A EUX.
Ainsi, malédiction. J'ai le choix entre ne pas prendre de pause. Ce qui, soit dit en passant, ne me poserait pas plus de problème que ça vu qu'à l'Aquarium je n'en prenais quasiment jamais. Mais là, je m'ennuie tellement et j'ai le cerveau tellement vidé que parfois, la pause est la dernière solution contre la folie. J'ai le choix aussi de boire dans des mini-tasses dégueulasses, moches et tristes. Au bout de deux fois j'ai déjà abandonné cette idée. Et voilà comment je me suis trouvée acculée dans cette terrible impasse.
Ma consolation est que cette mug est assortie à une jolie théière ronde et joufflue qui me plaît beaucoup et que j'achèterais peut-être un jour. Comme ça quand je travaillerai à domicile et/ou que je serai millionnaire, tout sera à sa place à la maison.
Conneries, tiens.
04 avril 2008
pas de titre
Comme (un peu) prévu, la température augmente, le ciel s'élève et devient plus profond, et travailler Rue de la Sorcière devient une sorte de supplice. A deux ou trois mètres de moi, au-delà des portes automatiques qui s'ouvrent et se referment devant et derrière les lecteurs, des gens insouciants papotent et fument en terrasse. Au-dessus, un poste de radio et des fenêtres ouvertes laissent échapper des chansons populaires aux accents estivaux. Si je commence à penser à tous les marchands de glaces que je peux aller visiter en moins d'une minute de marche à pied, à ces squares, ces bancs où je pourrais m'allonger au soleil en me laissant bercer par les cris des maraîchers, l'odeur des poulets et les jeux des enfants... Les étudiants nonchalants se préparent pour leur week-end pendant que je compte encore les heures jusqu'à dimanche.
Je m'ennuie. C'est définitif.
Notes
Il y a les notes de mon père, graves, mélancoliques, du Schubert presque toujours ; il noie ses erreurs dans des pédales que je trouve peu élégantes, il chante parfois les noms des notes par-dessus. Je suis petite, je suis toute petite et j'habite sous le piano à queue, sur le tapis gris, le bois et les cordes, libérées des étouffoirs, résonnent tout entiers autour de moi, je me laisse entourer et envahir par ces sons puissants. Et parfois une phrase s'emporte, parfois je sens toute la profondeur d'une mélodie, qui m'emmène loin à l'intérieur de moi ; je sens un peu de la mélancolie vaguement morbide de mon père, et cette sensation amère et pinçante qu'il préférerait être loin, ou ailleurs, et qu'il l'est, d'ailleurs.
J'en viendrai à redouter ces moments. Je ne tiens plus sous le piano à queue, sur le tapis gris. Mon père fait des fautes. Il chante (faux) les noms des notes par-dessus. Il choisit des morceaux graves, mélancoliques, du Schubert presque toujours. Ses pédales manquent d'élégance et ne sont là que pour masquer ses manques à lui. Je sais qu'il est loin, et ailleurs.
Il y a les notes de ma sœur, joyeuses, tumultueuses, virevoltantes, virtuoses, je suis petite et je tiens à côté d'elle sur le tabouret, je regarde ses mains s'agiter et ses doigts jouer avec une habileté qu'elle ne tient pas de son père, manifestement, je suis les notes sur la partition, je lui tourne les pages. Jamais elle n'approfondit un morceau, elle les enchaîne les uns après les autres, tout, n'importe quoi, Bach, Beethoven, Schubert, Debussy, jamais elle ne cherche la sensibilité, elle a ce don incroyable de tout déchiffrer en lisant au fur et à mesure, et des centaines de partitions entassées, elle peut quasiment tout jouer. J'aimerais être comme elle.
J'en viendrai à redouter ces moments. Je ne tiens plus à côté d'elle sur le tabouret et ma place est à côté. Je lui tourne les pages et je vois ses mains qui s'agitent et qui virevoltent, avec un talent que je n'ai pas. Elle peut tout jouer, Bach, Beethoven, Schubert, Debussy. Ses morceaux tumultueux sont bruyants et j'aimerais parfois qu'elle ajoute, çà et là, une respiration, une nuance, sa virtuosité est vertigineuse et je ne m'y retrouve pas. Je ne serai jamais comme elle.
Il y a les notes du bourreau. Ces heures, une fois par semaine, alors que sur Antenne 2 passe Clémentine, et que le magnétoscope tourne. Je suis petite, je dois me lever pour lui laisser descendre et éloigner le tabouret. Il joue alors des morceaux parmi lesquels je dois choisir celui que je vais travailler les semaines suivantes. En général, je le laisse jouer autant que possible, ne manifestant jamais ma préférence, parce que pendant ce temps-là je ne joue pas, je ne suis pas torturée, je ne pleure pas, je n'emmagasine pas tout ce mal. Pendant ce temps-là il ne me touche pas. Ses morceaux sont graves et bruyants, ses mains virtuoses s'agitent, mais jamais avec légèreté, il choisit du Beethoven toujours, mais je ne veux pas, il chante (faux) par-dessus ses notes en balançant son tronc au rythme de sa musique martelée. Je le déteste.
J'en viendrai à redouter ces moments. Ces moments qui ne sont plus la paix recherchée. Il sait ce que je fais en le laissant jouer tous ces morceaux, il ne se fait plus prendre, il n'en choisit que deux ou trois, du Beethoven toujours, mais je ne veux pas. Pendant ce temps-là ma haine se nourrit au rythme de ses notes lourdes et martelées, de ces notes fausses marmonnées, de son tronc qui se balance. J'aimerais lui faire du mal, lui dire toute la douleur qui m'a martelée et me martèlera longtemps.
Il y a mes notes à moi. Je suis petite, mes pieds ne touchent pas les pédales. Je découvre les harmonies, les mélodies qui se suivent et se mélangent, je découvre comment certaines notes ouvrent des portes à l'intérieur de moi, comment je peux y entrer et m'en servir pour apporter des couleurs à ce que je joue. Je joue toujours doucement, trop doucement. Je ne joue jamais mieux que quand je suis seule à la maison. Quand mon père n'est pas là pour souligner mes fautes, que ma mère n'est pas là pour m'ignorer, que ma sœur n'est pas là pour prendre la place et jouer tout mieux que moi.
J'en viendrai à redouter ces moments. Je ne joue plus que quand je suis seule à la maison. Je ne travaille plus. Mes pieds touchent tellement les pédales que mon pied droit enfonce de toutes ses forces la pédale douce. Je joue trop doucement mais je veux jouer encore plus doucement. Devenir inaudible. Tout ce que j'exprime ne dépasse plus le cercle de mon être. Je ne joue plus que pour moi, et je joue mal. Et pourtant parfois, du Debussy toujours, certaines notes ouvrent des portes à l'intérieur de moi, et là rien n'a bougé, au contraire, tout a fleuri, tout s'est accentué, une sensibilité qui étouffe à l'intérieur, mais je joue doucement, trop doucement.
Je n'ai pas de Beethoven pour illustrer mon 3ème paragraphe
31 mars 2008
Un peu du pourquoi
En disant tout haut mon âge l'autre soir, j'ai encore une fois été prise au piège de l'Angoisse, celle qui me fait penser que ma course vers la mort est bel et bien entamée, que rien ne l'arrêtera, et que je vais avoir de moins en moins le temps de savourer les moments présents.
Il y a 10 ans j'avais 18 ans, je vivais indépendante depuis plus d'un an, je n'étais pas forcément sentimentalement très équilibrée mais enfin je savais que j'avais encore toute la vie devant moi. Professionnellement j'étais plutôt dans le flou, dans la non-envie (à part le rêve d'être une sorte d'actrice-scénariste internationale), mais j'étais étudiante, avec ce que ça suppose comme liberté intellectuelle, comme temps libre, comme curiosité de tout, comme ouverture entière et pleine sur le monde.
Aujourd'hui ce serait idiot de dire que ma situation est plus mauvaise puisque c'est faux. Tout est mieux, tout est plus rassurant, l'instabilité a fait place à un début de plénitude.
Mais parfois, il suffit d'un rien, d'une réminiscence, par exemple celle de l'heure du bain, il y a plus de 20 ans, le dimanche soir, après Cat's Eyes et avant Benny Hill, à l'époque où je pouvais tenir entière dans la baignoire sans avoir à plier le moindre membre, où quelques bateaux et quelques playmobils suffisaient à créer un océan tumultueux où les aventures étaient sans limites et où mon esprit d'enfant partait, loin, très loin, derrière les montagnes de mousse et les tourbillons de la bonde, où j'étais un dieu tout-puissant, glissant contre les parois et rendant tout possible, où chaque minute était élastique et extensible à l'infini. Aujourd'hui je regarde le bout de mes doigts fripés par l'eau, détail qui me fascinait petite et qui aujourd'hui m'inquiète vaguement : est-ce que ce sera à ça que je ressemblerai, des pieds à la tête, quand je serai vieille ?
Tant d'instants perdus que j'ai envie de retranscrire par les mots, pour ne pas les perdre, pour ressentir un peu d'un pouvoir illusoire contre cette fin inexorable. Mais j'aurais aussi aimé avoir davantage écrit sur le moment, pour retrouver plus tard la sensation intacte, ou presque. Alors voilà, ici parfois je dis juste un peu de ce quotidien inintéressant à tous sauf à moi. Pourquoi ici, je ne sais pas, il y a probablement un peu d'exhibitionnisme, et aussi la croyance que ceux que ça n'intéresse pas du tout peuvent passer leur chemin. Pour éviter aussi que, quand le jour sera venu pour moi d'écrire à nouveau "pour de vrai", mes mots soient parasités par des considérations nombrilistes et égocentriquement affligeantes. L'un n'empêchera peut-être pas l'autre. Mais je revendique haut et fort ce droit à la frivolité et à la médiocrité. Ce qui ne compte pas pour vous comptera pour moi... C'est, ça aussi, égocentrique et affligeant, mais malheureusement assez vrai.
C'était un peu du pourquoi.
De toutes façons si Canalblog continue à nous inonder de Google Ads comme ça il se peut que je m'évapore dans la nature, moi, mes coccinelles et mes clémentines.
PS pour Laetitia et ceux que ça pourrait intéresser : http://www.billetreduc.com/20421/evt.htm
20 mars 2008
Une étoile dans mes coquillettes
[Une étoile noire, même.]
A part ça, j'y suis presque arrivée, aujourd'hui. L'alignement était presque parfait, une lumière qui s'élève, les jonquilles de la terrasse qui ondulent doucement, des petites réparations de livres avec mon matériel tout neuf, et Rita qui mange des biscuits avec un petit bruit agréable, son clic de souris qui est tellement comme il faut que je vais finir par en piquer une, et derrière, le doux parfum de BigIsa, et GentilFreddy qui vient me parler doucement... Et pourtant non. Je l'ai senti affleurer, chercher le chemin de ma nuque, mais il n'est pas venu.
Tous mes collègues sont des sortes de copies de gens que j'ai connus auparavant. Mes collègues de l'Aquarium étaient, en tout cas, uniques en leur genre, ou, probablement, de futurs référents pour tous les collègues que j'aurai dans les années à venir.
Quand j'étais petite, j'étais assez frappée par les odeurs de mes amis. Quand je jouais avec quelqu'un, je sentais précisément son odeur. Et quand il m'arrivait d'aller chez lui, j'étais émerveillée de voir que sa maison sentait comme lui. Emerveillée mais un peu inquiète de cette odeur étrangère : pourquoi ça sent différent chez les autres ? Je rentrais chez moi et ça ne sentait rien. Plus tard, quand j'ai compris que cette odeur venait, en grande partie, de la lessive utilisée dans la famille, tout s'est un peu brisé. Et puis, plus tard encore, quand j'en suis venue à choisir moi-même la marque de ma lessive, j'ai essayé de faire attention à cette odeur, cette odeur que je finirais par ne plus sentir, mais qui deviendrait un petit bout de mon odeur, de ce que mes futurs amis sentiraient sur moi. J'ai rencontré des garçons, qui sentaient l'odeur de leur maman, ou de leur amie, ou les deux, et je les ai fait sentir comme moi. J'ai changé de lessive. Pour trouver le meilleur échantillonnage possible.
L'odeur du savon Dove au concombre qui propulse six mois en arrière, le souvenir de cette douche après la trentaine d'heures d'avion, la descente de l'avenue, et pouf, comme si de rien était, Tink dans son manteau blanc.
L'odeur du parfum de mon ragazzo, quelques secondes après pulvérisation. Les réveils en milieu d'après-midi, les déjeuners-goûters et sa peau sucrée, et l'attirance sans limites.
L'odeur des protège-cahiers, de la colle Cleopatra, de l'encre violette, le goût des crayons pastels que je mouillais sur ma langue. Les stylos Reynolds bleus qui bavaient.
Le goût des coquillettes.
J'ai avalé l'étoile sans faire attention...
19 mars 2008
Audrey Hepburn et la fin du monde
Vous avez dû remarquer, vous aussi, en passant dans un magasin Maison du Monde, ou chez Ikea, ou en allant chez quelqu'un qui s'y fournit (et qui, de nos jours, ne connaît pas au moins une personne qui fait sa déco faussement ethnique chez Maisons du Monde, ou faussement design chez Ikea ? Loin de moi de mépriser ces enseignes dont le coût n'est pas forcément toujours aussi bas qu'on le croit, mais qui offrent des choses parfois très jolies, parfois très laides, parfois faussement jolies, parfois faussement laides (mais en tout cas Maisons du Monde ils ont en particulier un fauteuil que j'aime trop trop) hop fin de la parenthèse ça suffit.) Comment passer à côté, disais-je - il faut bien que j'y arrive - de ces sortes de faux tableaux à l'effigie de Miss Audrey Hepburn, façon Breakfast at Tiffany's ? Dans mon avenue, c'est jusqu'aux boutiques-pour-pouffiasses (comprendre boutiques de vêtements à 10€ avec des leggins pour liliputiens en devanture - oui j'ai la haine, parce que oui, j'en ai acheté, 2, même, parce qu'ils étaient en promo, et que ce qui est censé t'arriver à la taille m'arrivait genre à mi-cuisse, et j'arrête avec les parenthèses) qui font leur déco de vitrine à base de ce tableau. Pire, même la drolatique Paris Hilton est allée récemment jusqu'à poser en imitation de ce fameux portrait (ce que, en soi, finalement, je trouve presque un peu moins pire que ces faux tableaux pourris). (Enfin non. Peut-être pas moins pire.)
Car enfin quoi ? Qu'est-ce que ça dit de toi, d'avoir Audrey Hepburn accrochée au-dessus du canapé ou de la télé plasma ? C'est surtout ça qui me laisse songeuse. Est-ce que c'est censé, je ne sais pas, définir ton côté absolument et intemporellement "chic" ? Sous-entendre que tu possèdes toi aussi cette sorte de classe internationale, vaguement sexy, un peu bling-bling (les perles, le fume-cigarette) mais pas trop (parce que bling-bling, tu le sais, c'est connoté à un mec pour qui tu n'as pas voté, d'ailleurs qui a bien pu voter pour lui rohlàlà qu'est-ce que les gens sont cons). Vous me direz, on met chez soi des choses qu'on aime. Mais c'est vraiment à ce point-là ? Un élan d'amour collectif envers Audrey Hepburn, cette tête-là en particulier ?
Bon, moi, ça n'aide pas, je n'ai jamais trop aimé Audrey Hepburn. Et alors, ça, c'est un peu un truc qui ne se dit pas, en bonne compagnie. C'est un peu comme parler de la texture de son caca ; il y a des gens que ça indispose, d'entendre qu'on n'aime pas trop Audrey Hepburn. Je crois même que ça participe assez au fait que je ne l'aime pas trop, Audrey Hepburn.
Pour moi Audrey Hepburn c'est un peu comme un chat persan. La bestiole un peu trop jolie, qui minaude, qui bouffe rien d'autre qu'un pâté à la con trois étoiles, qui se pavane sur des coussins, tout en gardant l'air modeste, les cils baissés, alors qu'au fond c'est possiblement une vraie salope. En plus non, elle avait l'air foncièrement gentille cette petite. Mais je ne sais pas. Un "je ne sais quoi" qui m'agace. Alors je pourrais ajouter que de toutes façons je préfère Katharine, mais c'est tellement agaçant, ça aussi, les gens qui disent préférer Katharine à Audrey. Parce que merde, c'est quand même tellement EVIDENT que Katharine a la classe, la vraie, que ça devient vulgaire de le dire. Et cette manie d'associer les deux, aussi, comme si elles étaient soeurs ou cousines. Mais je plaide tout à fait coupable, sur ce coup-là. D'ailleurs si ça se trouve Audrey Hepburn, je ne suis tout simplement pas mûre pour elle, et dans 10 ans j'aurai son portrait dans ma salle de bain. Et j'assumerai de porter ce t-shirt rose à l'effigie de Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany's que j'ai, là, je le vois, j'en ai honte.
Alors voilà, déjà que l'image Audrey Hepburn me dépasse un peu, ça me trouble vraiment de voir cette image mondialisée et vulgarisée à l'extrême. Comme toute image, vous me direz, mais là, cette vague, ça me pose problème. Avant, il y avait surtout Marilyn, James Dean, ce genre de choses. Les posters que tous les ados cons ont forcément quelque part. Ou Jimi Hendrix s'ils se la jouent mélomane. Ou des bébés débiles de Anne Geddes si vraiment ils en tiennent une sacrée couche. Enfin, des destins maudits ou des niaiseries. Et maintenant, voilà, Audrey Hepburn. Le lisse par excellence. Et puis en même temps ça me chagrine, parce que j'ai beau ne pas l'aimer tellement, je me dis qu'elle mérite mieux que ça, que de figurer sur des millions de faux tableaux fabriqués en série par des petites n'enfants.
Et alors oui, quand je me mets à réfléchir à tout ça, à ces millions de tableaux qui défilent dans ma tête, eh ben c'est comme quand je pense au président et à tous ses électeurs qui défilent dans ma tête : ça me donne le tournis et ça me laisse penser que nous courons tous vers un abîme sans fond, et dans notre chute, nous nous accrochons à des symboles collectifs dont nous nous fichons éperdument de la signification. Pourvu que ce soit collectif. Pourvu que ça nous ait coûté un peu de notre argent. Pouvoir d'achat, pouvoir d'acheter Audrey Hepburn. C'est tout ce qui importe. Et quand tout ça défile dans ma tête, je me dis que la fin du monde est, définitivement et inéluctablement, très proche.
12 mars 2008
Ecrin et guirlandes de fleurs
Ces trois heures de prêt du matin sont longues et pénibles par leur alternance de suractivité et de calme plat.
Plus tard dans les bureaux, je me demande pourquoi cette bibliothèque me fait l'effet d'une illusion dont je ne ferais pas partie. D'une sorte d'écrin doux où pourtant tout me semble aigu et contondant. Il y a pourtant beaucoup de petits détails que j'apprécie ici. J'aime les livres de poches, qui sont propres et lisses, qui
glissent sur les étagères et se rangent presque tous seuls. J'aime les
prendre, les faire se toucher, sentir leur épaisseur, leur volume, les
ouvrir, sentir mes doigts, et mes ongles, contre le filmolux souple et rigide à la
fois.
Tant de détails qui importent. Tant de choses douces.
Mais jamais le frisson, celui de la nuque. Celui qui pourtant se déclenche par les matières... et par les mots aussi, par des présences. C'est peut-être ça. Dans l'Ecrin je ne ressens pas de présences, tout le monde est fugace, en partance.
Le cuisinier, un des vieux emmerdeurs habitués de l'Aquarium que je mentionnais l'autre jour, qui est venu la semaine passée - je crois, surtout pour me voir -, revient régulièrement. L'autre jour il a monté les étages pour venir me serrer la main en salle de lecture. Aujourd'hui il me dit qu'ici c'est mieux pour les journaux. Je ne peux pas le contredire. D'un côté je suis touchée par sa sollicitude ; il me demande si ça se passe bien ; et en même temps je sais qu'il ne va pas tarder à m'emmerder, à me parler de ses fils qui bien sûr sont des incapables car ils ne trouvent pas de travail, à venir me parler toutes les deux minutes, et à grignoter, petit bout par petit bout, des morceaux de ma bulle.
Les mails d'Isa sont toujours comme des petites fleurs, mais je commence à ne plus savoir quoi en faire. Son dernier mail se conclut par un numéro de portable, ce qui, cela étant, est tout à fait pratique. Je me dis que si Isa était un garçon, jamais je n'aurais laissé les choses aller dans cette direction - à tort ou à raison. Je ne suis pas le genre de fille qui mentionne son fiancé dans les premières phrases de la première conversation. A tort ou à raison. C'est si rare, les gens qui ne sont pas méfiants, qui ne posent pas de barrière grillagée, "pour que les choses soient claires". Parfois je le suis. Parfois j'ai eu tort. Parfois j'ai eu grandement raison. Alors je ne sais plus trop quoi faire.
S'il faut poser une barrière, je voudrais au moins qu'elle ait la délicatesse d'être une guirlande de fleurs.
11 mars 2008
Du sang sur Lolita

Je rangeais les livres ce matin et j'ai vu ce Lolita tout neuf et
tout pimpant, et en le retournant pour l'admirer j'y ai vu une traînée de sang.
Quand je me suis aperçue qu'il était frais, j'ai compris que c'était le mien. J'ai regardé mes mains, et sur mon index, à la jointure, perlait une grosse goutte de sang. D'où venait cette blessure que je ne sentais même pas ? Comment peut-on saigner autant et ne rien sentir ?
Mes doigts sont des champs de bataille. Mon pouce gauche, comme à
chaque période quelque peu angoissée et/ou tourmentée, est creusé des épluchures de peau que j'en
enlève. A vif, par endroits.
J'aimerais tellement commencer un jour un billet par "And suddenly it all came back". Pourquoi en anglais, allez savoir.
J'aimerais que tout revienne tout simplement, comme un fil qu'on tire. Comme dans ces films de psychanalyse où tout se libère en quelques mots.
Au lieu de ça je n'ai que des morceaux de fils. Je les tire et ça me fait trembler, des ombres surgissent, mais rien de plus, je les tire et ils s'arrêtent. Rien de suffisant. De petits morceaux de fils seulement. Le souvenir d'une douleur précisément et intimement localisée. L'autre jour, le goût d'un savon dans ma bouche. Et mon ventre secoué de sanglots.
Et puis les ombres. Un dentiste. Un professeur de piano. Ont-ils
un rapport direct avec tout ça ? M'ont-ils fait du mal, physiquement,
en plus de leurs tortures psychologiques ? Quoiqu'il en soit, j'étais
petite et j'ai eu mal, au moins psychologiquement, et cette pensée me
bouleverse.
Alors quand on me dit que je suis méchante ça me bouleverse.
Et quand je vois du sang sur Lolita ça me bouleverse aussi.
06 mars 2008
Les voeux du jeudi
J'aimerais bien être capable d'écrire des choses jolies, ou alors tout du moins retrouver une sorte d'innocence bloguesque, comme quand je n'en avais rien à foutre de qui me lisait (parce qu'à part lui, y'avait pas grand-monde à vrai dire), quand je me sentais libre de dire un peu tout ce que je voulais, ou presque - et pour le presque, j'avais un blog caché où j'ai dû poster 3 messages mais ces 3 messages sont quelque chose de très fort à mes yeux. Même si l'un d'entre eux a provoqué un drame.
J'aimerais retrouver l'insouciance de ma vie d'étudiante. Rue de la Sorcière, je peux vous dire qu'ils sont drôlement insouciants, les étudiants, et ils ont bien raison, et je les envie. J'aimerais qu'un tas de choses anodines m'arrivent, et j'aimerais avoir le temps de les penser, puis de les écrire.
J'aimerais écrire de nouveau comme j'écrivais au tout début de ce blog. J'aimerais chasser les hontes, les ambitions, et les lecteurs aussi. L'envie que vous m'aimiez tous et l'envie de tous vous envoyer vous faire foutre si vous n'êtes pas contents. Que vous soyiez moins nombreux. Mais tout sauf parler dans le vide.
***
J'ai souvent cru que j'aimerais effacer le Sourd de ma vie, finalement non, ce n'est pas ça le problème, j'ai quasiment tout oublié de toutes façons ; le problème c'est ses souvenirs. Oh il ne doit plus en avoir beaucoup. Mais quand même. Les souvenirs de l'autre, tout ce sur quoi je n'ai aucune prise. Et aucun droit. Et ses souvenirs à elle aussi, elle doit en avoir, c'est obligé. Et j'aurai beau être mariée et tout ça, tous ses souvenirs avec lui lui appartiennent et pour toujours, je n'y ai aucune prise. Et aucun droit.
***
Le troisième jour elle obtint son caisson de tiroirs avec son prénom imprimé noir sur fond vert collé dessus. Ainsi qu'une paire de ciseaux neuve, un grattoir neuf, un bic bleu à pointe rétractable, et un cutter large.
Tout ça grâce à un repas à la cantine avec une grosse. [On n'a rien sans rien.]
C'est idiot et petit bourgeois, cette sensation d'aller mieux suite à l'illusion de la propriété privée.
Mais le fait est.
05 mars 2008
So, okay.
'Didn't turn out quite as I expected.
Il faut dire que les mots "changement"
et "positif" dans une même de mes phrases, c'est pas souvent souvent.
En tout cas pas tant que je n'ai pas eu des mois et des mois pour tout
soupeser et tout apprécier.
Et puis bon, je sais que je ne devrais pas écrire ce billet aujourd'hui, parce que "tout va s'arranger enfin", et que je me fais l'effet d'une gamine capricieuse. Mais, il faut bien le dire, c'est aussi un peu ce que je suis...
Et le fait est qu'en ce premier jour hier, je me suis
sentie perdue, déracinée, extraite de mon milieu naturel, comme un oisillon sans nid.
Une armoire
métallique commune à tous, à l'entrée, pour mon manteau et mon sac géant. Des bureaux
lumineux mais plus petits qu'ils n'y paraissaient, encombrés de présences
assignées, où je n'ai pas ma place.
J'entre dans le vif du travail, du prêt et du retour, mais de manière si cloisonnée que je me sens une machine. Ici on renseigne et on inscrit au poste en face. Qui, si j'ai bien compris, n'est tenu que par des titulaires.
Alors biper des codes-barres le cul sur une chaise c'est bien joli mais j'ai le malheur d'avoir d'autres envies, d'autres besoins. J'ai eu l'impression qu'on me vidait de ma substance.
Alors très vite, j'ai eu envie de familier. Une
envie pure et forte, incontrôlable, insécable. L'envie de sentir une
odeur que je connais, de voir un visage que je connais. Cette impression que je n'ai pas de
"constante", et que par conséquent dans quelques minutes je vais devenir folle et saigner du
nez. A ce moment-là j'aurais tout donné pour voir passer la porte un habitué de mon
Aquarium. Même la pire des mamies. Même le pire des emmerdeurs.
Cela n'arrive pas. J'ai alors l'envie d'avoir un enfant, un bébé qui sentirait si bon que sa force me porterait toute la journée. Une odeur familière et chaude. Un peu sucrée.
Je m'attendais à des méthodes de
travail rigoureuses et à une ambiance chaleureuse. Au lieu de cela, des
chariots pas même préclassés et des agents qui jouent au Solitaire. Disons le mot : je suis déçue. Et forcément, je me dis que je n'ai peut-être pas fait le bon choix, que c'est bien fait pour ma gueule.
Toutes les nanas sont grosses, sauf une, qui marche sur la pointe des pieds parce qu'elle a des mini-talons. On dirait qu'elle a fait un pari et qu'elle a perdu. Elle ressemble au cliché de la jeune bibliothécaire, vieillie avant l'âge. Tournée en elle-même. Les autres doivent se régaler tous les midis des petits plats qu'offre la rue de la Sorcière. Je n'ai plus qu'à bien me tenir. Leurs culs me tournent la tête et m'assomment.
Milieu d'après-midi. Je reçois un mail d'Isa, qui n'est presque plus malade et qui me dit qu'elle passera ce soir.
J'attendrai cet instant comme une
délivrance, et quand elle arrivera, son parfum et son sourire seront un
réconfort infini. Elle m'attendra à la sortie puis m'accompagnera jusqu'à mon bus. Me promettra de revenir. If anything goes wrong, Isa will be my constant ?
Je sors du cours de théâtre plus tard que prévu. Une journée de 14 heures, c'est bien trop long. Je me couche avec l'impression d'être passée à côté de tout.
***
Aujourd'hui le réveil a sonné glauque comme un matin de rentrée blafard, après des rêves mouvementés et désagréables.
Sous la douche, une seule pensée : être mon propre patron, être mon propre patron.
On peut toujours rêver.
Les anciens rêves d'école artistique reviennent. Une salle pour Tink. Avec des miroirs et des barres et ses jolies musiques. Une salle pour D'elfe. Des murs noirs, des rideaux, des petits praticables. Une autre salle avec un tableau noir. Et une petite bibliothèque spécialisée. Une vraie école de fées.
Je pense aussi à la discipline que je devrais me mettre et écrire pour de vrai. Mais tant que je ne tiens pas le "quoi", je ne le pourrai pas, et ça n'en vaudra pas la peine. Pourtant.
Je pars en prenant bien soin de mettre ma bague de fiançailles à mon annulaire gauche, comme un talisman. J'ai besoin de sa protection. De sa constance.
Evidemment, la journée d'aujourd'hui s'est un peu mieux passée ; d'autres visages, des corps normaux. Je cherche à m'occuper. Mon pire ennemi sera l'ennui.
Isa m'écrit un autre mail aujourd'hui où elle me conseille de tout écrire, pour rendre tout moins désagréable. J'aimerais pouvoir...
29 février 2008
...
"My approach to writing a blog seems to be
similar to my approach to keeping a journal…I'm very gung-ho about the
concept, fairly eager about
the execution for about 2 weeks, and then suddenly I slip into some
sort of blog-coma where I forget I've ever heard the word "blog.". Of
course, all the things I'd LIKE to talk about I can't…a public forum is
not the place to discuss certain things…who but me would be
interested in my friend who owns a beer funnel and dunks his doughnuts
in whiskey?"
Aimee Mann, 24 septembre 2007
(prochain album, @#%&*! Smilers, sortie US prévue le 3 juin)
28 février 2008
Et enfin ouf
Après des sueurs froides ce matin, l'hésitation de rappeler la première bibliothèque pour leur dire que oui oui vraiment je les mets en choix n°1 et que je suis très très motivée pour aller chez eux (parce que j'aime pas trop insister moi, du tout du tout), le cran de finalement le faire, le doutage complet par la suite (pourquoi elle m'a rien dit de plus ? pourquoi)... Des avis supplémentaires glaçants "Ne va pas à la n°2 surtout !" "Surtout ne va pas à la n°3 !" Et puis la Sourde, catastrophée que Sandrine puisse me passer devant pour des raisons d'ancienneté, qui me fait une proposition impossible à refuser : "Je vais appeler Mme Bip (NDLB: conservatrice en chef de la bibliothèque en question) pour lui dire tout le bien que je pense de vous"; tout en me disant que ça risque de me plomber plus qu'autre chose, et que ce n'est pas un hasard si Mme Bip n'a pas appelé la Sourde...
Puis finalement. La Sourde me l'annonce en personne en m'appelant à mon poste : "La nouvelle vient de tomber : vous partez rue de la Sorcière ! Je n'ai même pas eu le temps d'appeler Mme Bip." Rue de la Sorcière je ne l'ai pas dit mais c'était la 1ère bibliothèque.
Je ne suis pas contente, je suis ravie. Ce changement est positif à tout point de vue, à moins d'une catastrophe imprévue. Je peux enfin souffler un peu et détendre mon dos fourbu par tant d'émotions.
Coupure de courant.
En attendant que ça passe, mon eeePC et sa batterie sont ma seule distraction possible, sans internet bien sûr, vive le copier-coller.
Une journée, 3 entretiens, 3 points opposés de Paris, entrecoupés de temps de présence à l'Aquarium où tout ce qui m'était pénible me devient insupportable et tout ce qui m'était agréable me devient cher.
Le premier, celui que je voudrais le plus, ambiance
chaleureuse et professionnelle, autour de mon CV rafraîchi pour l'occasion –
depuis quelque temps j'en suis fière, de ce CV, je ne pensais pas ça possible.
Elles savaient qu'elles étaient mon premier choix, mais je suis la première
candidate qu'elles ont vue, alors comment savoir.
Je découvre alors que je suis en « compétition »
avec Sandrine, une ancienne collègue, adorable au demeurant, mais
professionnellement très molle, et un garçon, qui n'a pas donné signe de vie.
Deuxième entretien, petite bibliothèque inconnue. Quartier moyennement glamour. On m'y accueille néanmoins avec une chaleur familiale. Je découvre que Sandrine m'y a précédée. Elle a apparemment fait un portrait de moi très élogieux. Le poste qu'on me propose est en section jeunesse. J'essaie de donner très finement des contre-arguments en ma défaveur mais rien ne fonctionne. A chaque phrase que je prononce, leurs yeux s'illuminent d'étoiles. A chaque inconvénient et chaque manque de mon parcours que j'avance avec un faux embarras, elles répondent par des « mais non, justement ». La bibliothèque est rafraîchie, la signalétique agréable, les collègues absolument adorables. On se quitte dans les meilleurs termes, elles semblent espérer beaucoup. Le troisième candidat n'a toujours pas donné signe de vie. Tout se mélange dans ma tête.
Dernier entretien. Je connais de réputation l'homme (le seul
de la journée) qui va me recevoir. Conservateur influent et respecté.
J'hésite encore. Puis je joue la carte de l'honnêteté. Je
lui dis que je connais très bien la situation de cette bibliothèque dont il
s'occupe temporairement, deux jours par semaine. Qu'aller volontairement dans
une équipe à problèmes me semble assez suicidaire. Il sourit, fait ce qu'il
doit faire, à savoir me dire que ces problèmes ne sont pas irrémédiables, me
rassurer. Puis il me demande de lui décrire mon parcours. Je m'exécute. Il me
suit avec entrain et conclut sur un « eh bien... parcours brillant »
admiratif. Je pense à haute voix que, ça y est, tous ces virages à 180°, ces
décisions fortes qui ont marqué ma vie d'adulte font enfin un dessin cohérent.
Il ajoute que les éloges pleuvent à mon sujet, que je suis la star des
candidates. Là encore Sandrine est passée avant moi ; qui sont les autres, je
l'ignore. Peu à peu, la discussion se fait plus professionnelle mais aussi plus
subtile. J'essaie de savoir la vérité. Ce que lui, avec son expérience, me
conseille, en vrai. Il me titille en me disant que j'ai l'air d'une fille qui
aime les challenges, que je devrais donc me lancer à l'épreuve du feu. Je lui
rétorque que j'aspire aussi à une certaine paix.
Lui a réussi à contacter le troisième candidat, il le voit
demain. Tous mes espoirs se portent en lui. Le candidat inconnu.
Nous finirons l'entretien sur divers sujets comme sa future
bibliothèque, son fonds théâtre. Au moment de nous quitter, il me dit de ne pas
donner mes vœux tout de suite, de laisser passer la nuit. Il ajoute
« Faites ce choix pour vous. Soyez... égoïste. » Nous échangeons
l'espoir de travailler ensemble dans l'avenir. Je ne sais pas comment prendre
ses derniers conseils.
Je vais attendre que le courant revienne.
Laisser passer la nuit.
Retourner travailler demain et dire au revoir tout doucement, comme je sais si bien le faire. Me détacher de tout ce que j'aimais en prenant le temps, pour ne rien déchirer, comme quand on soulève une croûte millimètre par millimètre, pour ne pas que ça saigne.
Évidemment, en laissant la croûte en place, la cicatrisation sera bien meilleure. Mais là on ne me laisse pas trop le choix. Et puis c'est si agréable, d'enlever une croûte...
26 février 2008
Susuwatari
De retour au boulot avec toute la meilleure volonté du monde, démusclée comme un mollusque, si j'avais su à quoi m'attendre j'aurais prolongé mon arrêt maladie jusqu'à la fin de la semaine, et ils auraient été bien embêtés, ceci dit je l'aurais été encore plus, probablement, alors pas de regrets.
J'ai souvent eu envie de parler ici de, disons-le vite, ma "patronne" (ça n'existe pas dans le secteur public mais si je dis conservatrice en chef j'ai peur que tout le monde ne sache pas de quoi il s'agit. Une tendance à prendre les gens pour des cons ? moi ? non vraiment pas), mais j'hésitais entre plusieurs surnoms. La Chevelue était le plus évident, mais il y a aussi la Sourde, depuis peu, puisque j'ai appris qu'elle avait été réellement sourde dans son enfance et que tout à coup son impossibilité à communiquer ses difficultés relationnelles son autisme ses réactions inexplicables tout à coup tout s'expliquait.
La Chevelue Sourde donc m'a annoncé aujourd'hui avec toutes sortes de précautions aussi maladroites qu'inefficaces, que son équipe allait être au complet dès la semaine prochaine à l'arrivée d'un nouveau poissonnet, et que donc, dès la semaine prochaine, je serais dans un autre aquarium, là où il manque des poissons. De là une liste de 3 établissements, j'en connais deux, l'un je l'aime et il est tout aussi près de chez moi, l'autre je le connais peu mais j'en sais déjà que l'ambiance est merdique.
Du coup hop demain 2 entretiens, vœux, et puis zou décision prise dans un lieu supérieur (et elle ne correspondra pas forcément avec les vœux des établissements ni avec les miens, ce serait trop facile). Parce qu'évidemment, là où c'est merdique, je n'ai plus qu'à prier que les 2 autres candidats n'y aient jamais mis les pieds et n'y connaissent personne.
Tout le monde est abasourdi, moi y compris, tout le monde me regrette déjà, sauf ceux à qui je ne l'ai pas dit, et ceux qui ne sont pas là.
Je pense à tous ces livres dont je connais la géographie par cœur. Je pense au temps qu'il me faudra pour arriver à nouveau au même résultat ailleurs. Je pense à toutes ces revues que j'équipe et range avec amour. A ces méthodes de langues que je commence à peine à maîtriser. Je pense à mes habitués préférés. Je pense à Isabelle que j'avais pris goût de voir toutes les semaines, avec qui j'avais mille pique-niques prévus dans le Jardin au printemps, mille entretiens sucrés comme des macarons. Je pense aux nouvelles têtes arrivées en janvier en qui j'avais reposé tous mes espoirs.
Je pense aussi à ma lassitude de la fin d'année, à mon souhait très très très fort de partir de là, de cette ambiance pourrie. Je pense à L*** et à ses crises d'hystérie quasi-quotidiennes, à la vieille J*** et à son amour pour moi un peu lourd et envahissant, à ses plaintes éternelles, je pense à M*** qui me fatigue à être tout le temps si sérieuse et si morose, je pense à ces sorcières de la section jeunesse qui effraieraient Beetlejuice en personne, je pense à mon ennui de ces derniers mois.
J'ai toujours détesté le changement, mais cette fois-ci, étrangement, je le trouve bienvenu.
Evidemment, tout dépendra de l'aquarium.
Et puis plus tard, Michel au téléphone, que je ne connaissais pas 2 heures auparavant, qui m'explique des techniques de médecine japonaise pour soigner mon cou, et plus encore. Je devrais le prendre pour un fou et me moquer mais rien de tout cela. Il me remercie, me décrit l'image de moi au prêt tout à l'heure, je cite, dans ma minerve, entièrement au service des autres, renseignant tout le monde avec gentillesse et profondeur. La douceur de ces mots, comme une conclusion parfaitement paradoxale à cette étrange journée.
Le rapport avec le titre et la photo ? C'est que moi aussi, je suis une petite boule de suie sur pattes qui se démène et se démène, et qui adore les friandises multicolores en forme d'étoiles.
25 février 2008
pas de titre

Il est plus de minuit, mes parents ont rejoint leur hôtel et mon ragazzo est parti à la soirée Oscars. De mon côté, le cou toujours engoncé dans ce truc en mousse, j'ai allumé Luxe.TV, compagne de mes infortunes (parce que dieu seul sait pourquoi, c'est une des seules chaînes de télé qui ne me soit pas insupportable – peut-être parce que c'est dans son concept de me montrer un monde qui me dépasse et qui n'est pas le mien, alors que c'est ce que je ressens devant toutes les autres aussi, même quand je ne devrais pas.)
Et me voilà. Ils ont toujours des bandes-sons marrantes, sur Luxe.tv, et alors quand c'est le thème de Chihiro qui fait son apparition, je la vois tout d'un coup, la petite Chihiro alors devenue Sen, au moment où elle se gave de ces boulettes que lui donne Haku pour empêcher qu'elle oublie sa véritable identité, à laquelle elle a dû renoncer pour trouver du travail. Et au moment où elle s'en empifre s'en empifre s'en empifre, tout lui revient et alors des flots de larmes s'écoulent de ses yeux, et elle part dans de grands sanglots, mi-douleur mi-soulagement. C'est une sorte de moment absolument heureux, réellement, parce qu'on a vu que ses parents sont vivants, parce que Sen est redevenue Chihiro, et aussi parce qu'on voit qu'elle peut compter sur Haku, et même s'il est le seul c'est plutôt une bonne nouvelle ; mais en même temps, ça relâche une détresse infine, parce que la petite Chihiro avait déjà, en si peu de temps, oublié son prénom, et que ce petit instant au petit matin avec Haku est le seul depuis longtemps où elle peut être enfin elle-même, au milieu de tout ce cauchemar.
[Oui, celui-là, avec le temps, il reste toujours parmi les films presque parfaits, qui contiennent tant de choses qui me tiennent à coeur que c'en est troublant et bouleversant.]
Sur ce, emportée par le cocktail médicamenteux qui nourrit mes artères depuis 4 jours, je m'en vais m'endormir seule, avec mon chat en peluche dans le creux de mon coude droit.
22 février 2008
pas de titre
Combien de fois j'ai rêvé, depuis ces dernières semaines, de quelques jours de congés, ou de me faire porter pâle, n'importe quoi, pour quelques jours de liberté, échapper à mes horaires de travail et avoir du temps pour moi.
Tu l'as voulu, tu l'as eu. Deux jours
d'arrêt et pourtant oui, je vais trouver à me plaindre.
Le cou dans un étau, le corps quasiment saturé de
médicaments puisque entre le traitement de fond de tous les
jours (alourdi encore depuis lundi dernier), le traitement pour ce
putain de cou, et celui pour ce petit rhume, tout cela fait beaucoup.
Et même si certains moments ça m'offre une douce
euphorie, malheureusement c'est loin d'être la majorité
des cas. Au lieu de deux jours de glande bienheureuse, c'est deux
jours pourris, à ne pas pouvoir faire grand-chose. Dormir, ça va bien un moment, et ça fait mal au cou. Regarder la télé,
mal au cou. Lire un gros bouquin trop lourd, mal au cou. Jouer à la DS, mal au cou. Surfer sur le net, la souris
dans la main droite, mal à l'épaule (dû au mal de
cou). Taper des textes inoubliables, mal au bras puis à
l'épaule puis au cou.
On ramollit mes muscles pour qu'ils ne
souffrent plus, résultat, je ne suis qu'une sorte
d'invertébrée. Même parler devient une épreuve,
entre la mâchoire vaguement bloquée par le collier
cervical et le mal de gorge qui empêche d'y mettre un certain
volume vocal.
Et puis trop de prétentions. Toujours la peur, la même, celle de déplaire aux uns ou aux autres. Evidemment les uns et les autres ont des goûts diamétralement opposés, alors ça aboutit à une censure intégrale.
Garder l'écriture pour ailleurs peut-être. Ne laisser ici que les diarrhées verbales de ce genre, les longs développements autour d'une onomatopée difforme et vulgaire : *blog*
06 février 2008
Les lumières de la ville
Emportée par un long escalator montant irréversiblement vers la surface, renversant mon visage vers le ciel, qui se révélait au fil de la montée, pour en recevoir la pluie sur ma peau, je sortis de la station de métro et je posai le pied sur le trottoir ferme.
Et quelque chose clochait.
Mes pas avaient un son plus proche, peut-être.
Les autres gens n'étaient que des ombres. Des ombres lointaines et indistinctes, dont je ne pouvais vérifier l'humanité qu'en les approchant de quelques centimètres.
Une certaine angoisse ténébreuse m'étreignit.
Contrairement à ce que le suspens littéraire eût exigé, il ne me fallut pas plus d'une seconde pour comprendre ce qui, prosaïquement, se passait : tous les lampadaires du quartier étaient éteints. Mystérieusement mais simplement.
Mon esprit jaugea : cinq à dix minutes de marche encore. Prenant le temps de mesurer tout ce que cette absence de lumière provoquait comme changements sur cet environnement familier, je pensai au Moyen-Âge, aux rues mal éclairées. Les coupe-gorges. Les bandits. La bourse ou la vie. Les honnêtes gens détroussées. Je me sentis un instant reconnaissante envers l'existence de ces lumières publiques. D'ailleurs, sur ce trajet qui me séparait de chez moi, qui sait. Une de ces ombres pouvait surgir, de n'importe où, et me dérober, m'agresser, m'égorger. Personne n'en saurait rien, on me trouverait, des heures plus tard. Dans le caniveau. Exsangue.
Je marchais.
La pluie était droite et franche.
Les ombres, finalement, devenaient visages, une fois rencontrées.
Tout à coup je sentis Dexter s'élancer, à toute allure, sans la crainte d'être vu, libre de tout. Allait-il s'attaquer à un passant, le déchiqueter, profiter de l'obscurité pour agir impunément ? Les coupe-gorges, les bandits... Au Moyen-Âge, alrs, c'était donc ça : j'en aurais fait partie ? Allais-je me laisser aller à mes pires pulsions et déchaîner ma violence sur quelqu'un ? Je sentais que j'en étais capable, qu'il en était capable.
Mais il se contentait de courir.
Plutôt gaiement.
Au loin, les ombres perdirent leur aspect menaçant. Leurs Dexters couraient aussi, libres de tout, et ils avaient mieux à faire que de déchiqueter sur leur passage.
Je respirais et Dexter continuait sa course ; je respirais comme si je n'avais pas respiré depuis des mois.
Arrivée sur l'avenue d'Italie, tout était normal, ou, plus précisément, tout était habituel.
Mes pupilles se rétractèrent en même temps que Dexter stoppait tout net sa course et forçait son chemin vers l'intérieur de mon ventre. Aveuglée et saisie comme par un rayon, je traversai le passage piéton, blanc et brillant.
Anesthésiée et mise à nu comme au bloc opératoire, je poursuivis mon chemin vers le fast food.
16 janvier 2008
Le chat et le soleil
Je reçois un mail de mon père qui me dit qu'il est en train de ranger le grenier. Il ajoute que c'est un vrai bazar, bien sûr, mais qu'on trouve des trésors dans mes cahiers d'école primaire. En pièces jointes, trois dessins et deux rédactions, qu'il a scannés.
Je vais lui répondre, continuer par quelques blagues superficielles et décalées, le remercier peut-être alors qu'au fond, ce que je voudrais réellement lui demander c'est Alors qu'est-ce que ça fait d'arriver à bientôt 62 ans et de se rendre compte qu'on a raté l'enfance de sa fille cadette ?
Je ne peux pas même ébaucher une question pareille. D'autant qu'au fond je peux imaginer le pincement que ça peut lui faire, de trouver toutes ces choses, le vertige qu'il doit avoir en voyant tout ce à côté de quoi il est passé, emprisonné par son métier de prof et empoisonné par la vieillesse de son propre père. Et puis, que je le veuille ou non, je ne peux pas rejeter la douceur qui accompagne ce mail, ne pas remarquer le soin qu'il y a apporté, je ne peux pas nier qu'il n'y a pas une once d'amour là-dessous. Oh, évidemment, ça aurait tout changé si j'avais reçu tout cela en tant que petite fille, je ne serais sûrement pas la même aujourd'hui.
[Mon plus beau - ou seul - souvenir d'enfance avec mon papa, c'est quand nous avons joué tous les deux aux Playmobils]
***
A partir du mois de janvier, quand je vois le ciel bleu et le soleil briller dès le matin, je m'imagine que ça y est, c'est le printemps, et tous un tas de souvenirs de cour d'école - jupes qui tournent, nus-pieds, marelles, élastiques, dinettes avec des pétales de rose et des graines, journées interminables - ressurgissent et me réchauffent le coeur.
Aujourd'hui cela n'aura pas duré longtemps, le gris des nuages, l'humidité du vent glacial ont tôt fait de me glacer jusqu'au sang.
J'ai juste envie d'être une petite fille aujourd'hui.
Somewhere over the rainbow, way up high
there's a land that I heard of once, in a lullaby.
Somewhere over the rainbow, skies are blue,
and the dreams that you dare to dream really do come true.
Et, non, je le sais bien, je n'ai pas souvent d'inspiration.
If happy little blue birds fly beyond the rainbow,
why, oh why can't I ?






























